Les Etats-Unis, nouveaux premiers exportateurs de pétrole au monde ?

Rédigé le 22 février 2016 par | Matières premières & Energie Imprimer

Depuis décembre dernier, les Etats-Unis ont de nouveau ouvert la voie aux exportations de pétrole brut, mettant fin à une interdiction datant du milieu des années 70 et du premier choc pétrolier.

Plusieurs cargos chargés d’or noir ont donc déjà pris la direction des ports européens. Une petite révolution dans le monde du pétrole mais avec quelles conséquences ?

Les Etats-Unis, exportateurs de brut… quels changements ?
Sur le papier, cette décision est une excellente nouvelle pour les producteurs de pétrole américains qui vont pouvoir partir en quête de nouveaux marchés et de nouveaux clients.

La production actuelle américaine atteint 9,4 millions de barils par jour (en recul par rapport aux 11,6 millions produits quotidiennement en 2014), elle pourrait rapidement redécoller si les prix du pétrole se reprenaient durablement ou si la demande internationale accélérait. En outre, les Etats-Unis disposent de solides stocks de brut (de plus de 500 millions de barils).

Cette décision est moins bonne pour les raffineurs américains qui ont profité de l’effondrement des cours du brut pour augmenter significativement leurs marges. En effet, certains estiment que l’ouverture à l’international aura des conséquences – à la hausse – sur les cours de l’énergie sur le territoire américain.

Elle n’a pas non plus fait plaisir aux écologistes qui craignent que cette autorisation n’encourage un peu plus l’industrie pétrolière. Or les conséquences environnementales de la fracturation hydraulique ou des forages en eaux très profondes et dans des régions comme l’Arctique ne peuvent être balayées d’un revers de main.

Je pourrais aussi longuement disserter sur les possibles conséquences géopolitiques de l’émergence des Etats-Unis comme exportateurs de pétrole. Certains doivent rêver d’un pétrole américain capable de rebattre les cartes, d’affranchir l’Amérique et ses alliés de leur trop grande dépendance à l’OPEP ou à la Russie. Ce sont certainement les mêmes qui ont surnommé le pétrole exportable le « Liquid American Freedom » (La Liberté américaine liquide) … On peut toujours rêver.

Du côté européen, la prudence reste généralement de mise. 27% des importations européennes de pétrole viennent de Russie et depuis que les relations entre Bruxelles et Moscou se sont tendues, les pays de l’UE ont exprimé leur volonté de diversifier leurs sources d’approvisionnement. Malgré tout, l’offre de pétrole est abondante, et l’argument financier prépondérant.

Avons-nous besoin du pétrole américain ?
C’est au fond la question.

Il fut un temps où les Etats-Unis auraient pu mettre en avant un argument de taille pour conquérir de nouveaux marchés : la différence entre le prix du WTI (le pétrole américain) et celui du Brent (le pétrole européen de référence, à savoir celui de la mer du Nord). Pendant des années, le cours du WTI a évolué sous celui du pétrole européen.

Le graphe ci-dessous illustre l’évolution du WTI (en bleu), du Brent (en noir) et de la différence entre les deux (en rouge).

Différence entre le Brent et le WTI

Ainsi, en janvier 2014, le Brent était 14 $ plus cher que le WTI. Ecart qui s’est progressivement réduit au cours des derniers mois. Au moment où j’écris ces lignes, le Brent cote 33,60 $ et le WTI 32,40 $, soit 1,20 $ de différence. Pas vraiment de quoi rendre le WTI particulièrement attractif à l’international et ce d’autant plus que les coûts d’exportation du pétrole américain vers l’Europe ou l’Asie sont estimés à plus de 3-4 $ par baril.

Tout comme le GNL américain qui fait chemin vers l’Europe, le pétrole américain arrive au pire moment sur un marché mondial si saturé que les cours se sont effondrés. La récente entente entre l’Arabie saoudite, la Russie, le Venezuela, le Qatar et l’Iran pour maintenir la production au niveau de janvier 2016 ne va pas changer grand-chose, même si elle est respectée (ce dont je doute). Les stocks de pétrole mondiaux sont au plus haut, la demande croît moins rapidement qu’il y a encore 2 ans et, pour dire les choses clairement, personne n’a besoin du pétrole américain en ce moment.

Les Etats-Unis, malgré leur production et leurs réserves conséquentes, ne peuvent pas vraiment faire le poids face aux colosses du secteur comme l’Arabie saoudite. Si les réserves américaines prouvées (à fin 2014) atteignent les 40 milliards de barils, celles du royaume saoudien dépassent quant à elles les 265 milliards de barils.

En outre, les Etats-Unis sont toujours les premiers consommateurs au monde de pétrole avec plus de 19 millions de barils consommés chaque jour (chiffre datant lui aussi de 2014). En clair, cela veut dire que la production américaine ne couvre qu’environ 50% de ses besoins en pétrole. Le reste est toujours importé.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Les exportations américaines de pétrole ne devraient donc pas modifier en profondeur les règles du jeu pétrolier. Au pire (ou au mieux) pourront-elles accentuer les tendances actuelles, à savoir la surabondance d’offre par rapport à la demande ou encore la fragilité de certains pays producteurs qui vont un peu plus souffrir à cause de la concurrence américaine.

Là où le pétrole américain continuera de faire la différence, c’est aux Etats-Unis.

La fièvre qui avait entouré ce que certains avaient appelé la « révolution du schiste » s’est largement calmée. Le secteur fait aujourd’hui très peur – à juste titre – alors que les faillites et les fermetures de puits devraient s’accélérer si les prix du brut ne remontaient pas.

Pourtant, il faut saluer la résistance des producteurs américains face à l’adversité et à une Arabie saoudite bien décidée à voir leur tête rouler. Ceux d’entre eux qui parviendront à maintenir leur activité seront les grands gagnants de la reprise des cours du pétrole puisqu’ils pourront rapidement y répondre.

Car, n’en doutez pas, au contre-choc pétrolier actuel va succéder un nouveau choc haussier. Les investissements sont au plus bas dans le secteur et alors que la demande mondiale continue de progresser, le moment finira par arriver où celle-ci surpassera à nouveau l’offre. Le problème c’est que personne ne peut aujourd’hui dire exactement quand cette réaction se déclenchera. Dans 2 ans, 3 ans, 5 ans ?

[NDLR : Pétrole, dollar, pays émergents, montée des tensions… pour jouer les grands bouleversements géopolitiques, rendez-vous avec Jim Rickards dans Intelligence Stratégique]

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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