Qui souhaite l’échec des réacteurs au thorium ?

Rédigé le 19 mai 2017 par | Matières premières & Energie Imprimer

Les précédentes Quotidiennes (à retrouver ici et ) ont été l’occasion de découvrir le principe des réacteurs au thorium et leurs avantages.

Avec leurs promesses de longévité accrue (500 ans de disponibilité du combustible contre 70 ans pour l’uranium), de meilleure fiabilité des centrales et de gestion des déchets simplifiée, tout porte à croire que les réacteurs au thorium sont l’avenir de la production électronucléaire.

Pourtant, EDF et Areva ignorent superbement cette voie et concentrent leurs efforts sur les EPR. Les géants semblent se focaliser coûte que coûte sur la filière uranium et priver les populations d’une énergie sûre, abondante et propre.

Des voix s’élèvent de plus en plus pour dénoncer un complot industriel dont l’objectif serait de maintenir en activité une filière historique menacée par cette avancée technologique majeure. Il faut dire que le sujet se prête à tous les fantasmes. Le nucléaire est un mélange médiatique explosif de collusion politico-industrielle, secrets d’Etat et d’investissements chiffrés en milliards d’euros.

La méfiance des citoyens est donc totalement justifiée (voire salutaire) même si les conclusions sont souvent hâtives.

Nous allons voir aujourd’hui pourquoi les réacteurs au thorium ne sont pas une priorité. Comme souvent, l’explication ne vient pas d’un quelconque complot mondial mais de basses considérations matérielles.

Le difficile franchissement des portes du laboratoire

Remèdes miracle contre le cancer, moteurs hyper-efficaces, production d’énergie illimitée : nous sommes abreuvés de ces histoires qui décrivent des avancées majeures en laboratoire.

Bien souvent, ces prétendues révolutions ne voient jamais le jour à grande échelle. Les cyniques les oublient vite et considèrent qu’elles n’étaient que de la poudre aux yeux. Les révoltés cherchent un coupable pour savoir qui a intérêt à nous priver de ces progrès technologiques.

La réalité est en fait beaucoup plus simple : transposer une technologie du milieu confiné d’un laboratoire à la diversité du monde n’est pas toujours faisable. Un médicament qui fonctionne très bien en éprouvette peut s’avérer inefficace dans un corps humain composé de millions de milliards de cellules différentes. Une source d’énergie qui fonctionne sur papier et dans un prototype peut n’avoir aucun intérêt économique à grande échelle.

C’est pour cette raison que la filière au thorium est, pour ainsi dire, à l’arrêt.

Pas de révolution en vue

Pourquoi vous dis-je que la filière est à l’arrêt alors qu’il s’agit de la nouveauté qui fait le plus parler d’elle dans le domaine ? Tout simplement parce que, depuis sa découverte et les premiers tests, les progrès sont quasi inexistants.

Les premières expérimentations ont eu lieu au laboratoire de recherche d’Oak Ridge (Etats-Unis) en 1960. Les principes du réacteur à sels fondus (RSF) ont été rapidement testés et validés. LE MSRE (Molten Salt Reactor Experiment) a été achevé en 1964, mis en fonctionnement l’année suivante, et arrêté en 1969.

Comme je vous le disais il y a quelques jours, c’est à cette époque que la France a décidé d’abandonner la filière Graphite pour celle des Réacteurs à Eau Pressurisée. Il aurait été tout aussi possible de basculer des REP vers les RSF à l’époque, et régulièrement depuis.

Il ne faut donc pas voir la filière au thorium comme une nouveauté du XXIème siècle, mais comme un dépoussiérage de concept évalué puis quasi-abandonné depuis 50 ans.

L’industrie nucléaire n’a que faire des effets de mode. Les considérations financières et physique guident principalement les choix stratégiques — quitte à mettre au second plan les aspects de sécurité et les conséquences à long terme.

Cette grille de lecture explique pourquoi les réacteurs au thorium sont ignorés des pays comme la France : ils n’apportent pas d’avantages immédiats par rapport à nos réacteurs à uranium.

Energie : la France est déjà rassasiée

Cela peut sembler paradoxal, mais la France dispose aujourd’hui d’une capacité de production électrique suffisante et stable avec ses centrales nucléaires actuelles.

Vous souvenez-vous de l’hiver dernier durant lequel un nombre record de tranches étaient à l’arrêt ? Les effets sur le réseau ont été minimes malgré une situation sans précédent. Le fait est que nous disposons déjà d’une production qui répond aux besoins quotidiens. Or, le coût d’exploitation d’une centrale est négligeable par rapport à son coût de construction et de démantèlement.

Mieux vaut alors utiliser nos centrales existantes (déjà construites, et qu’il faudra démanteler de toute façon) au maximum de leurs capacités avant d’envisager une migration du parc.

Je vous ai régulièrement parlé des premières centrales au graphite (UNGG) ces derniers jours. Vous vous souvenez sans doute que cette technologie est devenue obsolète en 1970. Sachez que leur démantèlement devrait (notez le conditionnel) être achevé au mieux en… 2036.

Côté combustible, l’uranium est aujourd’hui peu cher. Même s’il y a toutes les raisons de penser qu’une hausse du cours nous attend à moyen terme, le marché est aujourd’hui bien approvisionné et la pénurie n’est pas d’actualité.

L’aspect énergétique étant un non-sujet chez nous, reste la question économique. La hausse probable du prix du minerai d’uranium ne changera que marginalement le coût de production des kWh en sortie de centrale nucléaire si l’on intègre l’ensemble des coûts de la filière.

L’effet sera encore moins visible sur notre économie pour une raison simple mais peu connue : notre électricité est déjà quasi-gratuite.

Un kWh gratuit ne changera rien

Les partisans du thorium et de la fusion rêvent fréquemment d’un monde où l’énergie serait gratuite et illimitée.

Nous n’en avons pas conscience, mais c’est déjà le cas… en sortie de centrale du moins.

De la même manière que le coût de la farine est négligeable dans le prix d’une baguette de pain, le coût de l’uranium ne représente qu’une infime fraction du prix de notre électricité nucléaire.

La Cour des Comptes estime que le combustible représente 0,525 centimes par kWh produit (soit 3,6% du prix public) au cours actuel de l’uranium.

Les 14,5 cts du kWh facturés aux particuliers sont composés de 60% de coût HT (coût des centrales, de l’acheminement, de gestion du réseau) et 40% de taxes.

Même si le combustible à base de thorium s’avère deux fois, trois fois, voire 10 fois moins cher que celui à base d’uranium, nous ne pourrons espérer une baisse de nos factures que de l’ordre de 1% à 2%.

L’électricité ne nous est pas offerte car il faut payer les infrastructures et financer l’Etat… ces dépenses seront toujours présentes quel que soit le mode de production.

Qui peut bien avoir besoin du thorium ?

Vous le voyez, la filière des réacteurs au thorium ne règle aucun problème urgent pour les pays déjà équipés en centrales nucléaires.

Les pays qui sont en voie de développement à marche forcée comme la Chine peuvent avoir intérêt à construire des réacteurs de ce type plutôt que des REP, mais le risque industriel inhérent à chaque changement technologique n’est pas nécessairement justifié par les maigres avantages.

C’est pour cette raison que l’Empire du Milieu travaille sur cette voie tout en construisant des réacteurs classiques.

Au niveau de vos investissements, je vous conseille d’éviter le secteur. Lightbridge Corp (LTBR:NASDAQ), qui était le véhicule privilégié pour se positionner sur la filière, n’en finit plus de s’effondrer en bourse. Son cours est passé de 300 $ au début des années 2000 à 0,9 $ ce début année.

Pour gagner de l’argent dans le secteur de l’énergie, je vous conseille de faire preuve du même pragmatisme que nos électriciens et de ne pas foncer tête baissée dans tous les prétendus changements de paradigme.

Si vous souhaitez à tout prix investir dans l’innovation, préférez les sociétés qui s’intègrent dans des chaînes de valeur éprouvées plutôt que celles qui promettent une révolution dont personne n’est demandeur ! [NDLR : Le thorium, ce n’est pas pour tout de suite ? Mais l’heure du solaire a sonné. C’est ce que vous expliquent Ray Blanco et Gerald Celente dans une des dernières recommandations de NewTech Insider. Une valeur et de rendement… A retrouver avec les autres valeurs technologiques sélectionnées par nos deux visionnaires]

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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