Le cancer chinois du shadow banking

Rédigé le 30 novembre 2012 par | La quotidienne Imprimer

Par Damien Durand (*)

De Charybde en Scylla, alors que la Chine essaie de sauver la stabilité de son économie d’une bulle immobilière prête à éclater, ne risque-t-elle pas sur son autre flanc de succomber au shadow banking ?

Terme générique un peu flou, le shadow banking regroupe sous sa bannière l’ensemble des structures privées se substituant aux banques en développant une activité de crédit auprès des entreprises exclues du circuit bancaire classique. Taux d’intérêts assimilables à de l’usure, financement d’activités peu porteuses et montages financiers douteux, le cocktail explosif est en place. Il n’y a plus qu’à attendre l’étincelle pour mettre le feu à un baril de poudre qui représente entre 30 et 50% du PIB chinois selon les estimations.

Le prestige à crédit
Mais comment la Chine, deuxième puissance économique mondiale, a-t-elle pu se laisser prendre dans l’engrenage du shadow banking ? Les raisons du phénomène ne sont pas à chercher du côté de l’économie pure, mais de deux réalités politiques qui, fortement imbriquées, portent la majorité de la responsabilité : l’incurie des dirigeants locaux, et la proximité nauséabonde entre système bancaire et pouvoir politique.

Même si les dirigeants nationaux chinois sont fréquemment loués pour leur pragmatisme (ou taxés de cynisme, c’est selon), on ne peut guère faire le même portrait élogieux des responsables locaux du PCC en charge des différentes provinces. Voulant le plus souvent affirmer leur influence par de grandes réalisations (un travers décidément universel…), le développement local chinois se résume le plus souvent à qui aura les plus belles infrastructures industrielles, qui aura les plus larges autoroutes, les aéroports les plus grandioses et les quartiers d’affaires les plus futuristes.

Résultat de ces décisions d’investissements sans corrélation avec la réalité économique : des cimenteries et des aciéries qui tournent au ralenti pour ne pas mettre le pays en surcapacité, des autoroutes au tracé défiant la logique, des halls d’aérogares qui rappellent furieusement l’Espagne et où seuls les mouches volent, et des tours de verres d’un vide sidéral. Et bien sûr, pour répondre à ces prétentions plus humaines qu’économiques, le recours au crédit bancaire est nécessaire.

Phase numéro deux, « l’aimable » mise à contribution des banques chinoises qui se sont toujours prêtées (sans jeu de mots) de bonne grâce aux besoins de financement des projets des potentats locaux. Une docilité liée d’une part à la proximité que les établissements bancaires ont avec les pouvoirs locaux, et secundo à la perception que ces prêts seront garantis en derniers recours par l’Etat central si la collectivité locale fait défaut.

Conséquence logique : les banques chinoises utilisent une bonne partie de leurs flux de crédits à distribuer pour alimenter des investissements déconnectés de l’économie réelle, entraînant une pénurie pour les projets « sérieux » portés par les acteurs privés. Le shadow banking peut commencer.

Une situation au bord de l’implosion
L’épargne des acteurs privés, déjà très importante, ne suffisant pas à assumer l’intégralité de l’autofinancement, des sociétés indépendantes des banques sont venues prendre le relais. Des structures qui présentent trois désastreux points communs.

Primo, leur relative opacité et leur propension au montage frauduleux font craindre le pire aux autorités si la situation venait à devoir être établie aux yeux de tous.

Secundo, ces structures finançant soit des projets donc les banques n’ont pas voulu, soit des entreprises dont elles sont le derniers recours tant le crédit est capté par le secteur public, les organismes de shadow banking pratiquent des taux usuriers : des taux de 5%… mensuels (!) sont monnaie courante.

Tertio, pour accumuler des fonds à prêter, ces structures proposent aux particuliers des produits de placement avec des promesses de rendement de plus de 20% (un taux particulièrement attractif en Chine où les intérêts des produits bancaires sont très médiocres.)

Mais ces produits offrant très peu de garanties, avec des cautionnements très faibles et adossés sur des biens immobiliers dans une bulle prête à éclater, les ménages ne peuvent guère espérer revoir leur argent en cas de faillite de la structure.

Mais que fait l’Etat central chinois pour remédier à la situation ? Pour essayer à son habitude de désamorcer la poudrière de la manière la moins brutale possible, Pékin a mis en place un fonds d’urgence pour aider les entreprises devenues les proies des agences de shadow banking et les faire sortir de la spirale des crédits à taux usuraires intenable à long terme. Pékin exige cependant que l’entreprise puisse justifier d’une valeur d’actifs supérieur au total des dettes contractées pour bénéficier du dispositif.

Une logique de « bon sens » pour repérer les entreprises potentiellement viables des structures déjà condamnées. Sauf que dans la réalité, très peu d’entreprises tombées dans le piège du shadow banking sont encore dans cette configuration…

La seule porte de sortie du prochain gouvernement chinois semble être une refonte de son système bancaire afin de rendre le crédit « standard » plus accessibles aux entrepreneurs, au détriment des contingences politiques. Une gageure qui se heurte à la réalité de la décentralisation voulue par Pékin, et qui accorde (impose ?) plus d’autonomie aux provinces sans accorder plus de moyens, et sans remettre en cause l’important pouvoir de nuisance des barons locaux à l’influence renforcée par cette même décentralisation.

Eclatement de la bulle immobilière ou brusque situation de credit crunch, laquelle de ces deux calamités fera la première mettre un genou à terre à la Chine ? Les paris sont ouverts.

(*) Damien Durand est diplômé de Sciences Po Paris et de l’IEP Grenoble, où il s’est spécialisé dans les problématiques politiques et économiques en Asie de l’Est et du Sud-Est.

Après avoir disséqué l’actualité française sous toutes ses coutures pour le quotidien japonais Mainichi Shimbun, il est aujourd’hui le rédacteur en chef du magazine bimestriel Pays Emergents.

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Un commentaire pour “Le cancer chinois du shadow banking”

  1. Bon article, mais manque un exemple concret que voici :

    Les banques noires de Wenzhou
    02/02/2012
    http://chine.aujourdhuilemonde.com/les-banques-noires-de-wenzhou

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