Des ancêtres à vendre

Rédigé le 2 juin 2015 par | Nouvelles technologies Imprimer

C’est en lisant un article de Titiou Lecocq sur le site de Slate que j’ai décidé de m’intéresser de nouveau aux tests génétiques, et plus particulièrement à ces sociétés qui vous proposent, pour quelques dizaines de dollars, d’établir votre profil génétique, et ce généralement à partir de votre salive.

Au départ, ces tests étaient essentiellement utilisés par des pères inquiets quant à la fidélité de leur femme et désireux de s’assurer de leur paternité génétique sur le lardon qui leur hurle depuis des heures dans les oreilles. L’infidélité étant aussi vieille que le couple, ce genre de vérification a rapidement fait le succès de plusieurs sociétés, plus ou moins sérieuses, apparues dans les années 2000. Il est vrai que déterminer la filiation via l’analyse de l’ADN ne demande pas une excessive maîtrise technologique.

Vos ancêtres pour 99 $
L’offre de services de ces sociétés, qui ont trouvé un terreau de choix dans Internet, s’est ensuite élargie en même temps que progressait l’analyse du génome humain. Depuis quelques années ont été déterminés des haplogroupes, soit des groupes de personnes partageant un patrimoine génétique partagé provenant d’ancêtres communs, dont l’origine géographique a été plus ou moins bien déterminée. Je sais, c’est très étrange, et on sent assez facilement comment tout ceci peut glisser vers le concept de race mis dans les mains de quelques cerveaux fragiles.

Quoi qu’il en soit, 25 haplogroupes ont ainsi été déterminés. Je vous donne un exemple, avec l’haplogroupe Q. Si vous êtes l’heureux détenteur d’un profil génétique comprenant cet haplogroupe, vous êtes donc un digne descendant des Huns qui ont décidé d’éteindre leur territoire sur la verte Europe au Ve s. de notre ère. L’haplogroupe Q est donc très présent en Asie centrale (logique, les Huns sont originaires de cette région) et a laissé quelques restes en Hongrie.

Avouez que tout ceci est assez fascinant. Personnellement, il ne me déplairait pas de découvrir que j’appartiens à l’haplogroupe I, qui ferait de moi un Cro-Magnon, du moins génétiquement.

La génétique personnelle en veut à votre santé
Titillant le besoin de nombre d’entre nous de connaître nos origines, ces entreprises ont fait florès et se sont senties pousser des ailes. Car après la recherche des origines (lointaines ou proches), certaines d’entre elles ont décidé de s’attaquer à un marché encore plus porteur, celui de la santé.

Preuve de l’intérêt suscité par ce service, Google a investi 3,9 millions de dollars dans un des leaders du secteur, fondé en 2006 : 23andMe (une référence à nos 23 paires de chromosomes).

Pour 99 $, 23andMe vous propose d’effectuer un test capable de vous en dire plus sur vos ancêtres. Mais ce qui a fait couler beaucoup d’encre, ce sont ses services de génétique personnelle à fin médicale.

Pour 23andMe, le chemin vers la santé n’a pas été de tout repos – vous vous en doutez, les autorités surveillent (ne serait-ce que vaguement) ce que des sociétés privées ont l’intention de faire de vos données génétiques. Fin 2013, la FDA a ainsi interdit à 23andMe de fournir des renseignements "médicaux" à ses clients.

Jusque-là, et sur la base d’un simple génotypage, vous appreniez si vous aviez plus de risques que la moyenne de la population d’être touché par un cancer du sein, une maladie cardiaque ou Alzheimer. En tout, 23andMe vous promet une boule de cristal génétique pour 254 maladies, avec tous les risques que ce genre de prédiction (je ne vois pas d’autres termes) peutengendrer. La FDA a en effet pointé du doigt la fiabilité des tests réalisés par 23andMe. Problématique tout de même, surtout si on vous prédit cancer, maladies dégénératives et fin de vie végétative.

Malgré ce contretemps, 23andMe et consorts n’ont pas baissé les bras. Le marché américain de la génétique personnelle à visée médicale ayant été (temporairement) mis en hibernation, 23andme s’est attaqué avec succès à la Grande-Bretagne et au Canada. Puis est parvenu à reprendre pied sur le marché américain en passant par la petite fenêtre.

En février dernier, la FDA a annoncé qu’elle autorisait 23andMe à commercialiser des tests génétiques médicaux destinés à détecter le syndrome de Bloom. Cette maladie rare se caractérise par des retards d’apprentissage et de croissance, une extrême sensibilité et une prévalence importante de cancers.

Le potentiel commercial de ce test n’est pas énorme : le syndrome de Bloom est généralement détecté dès l’enfance si bien que le test ne risque d’intéresser que des adultes voulant s’assurer qu’ils ne sont pas porteurs de la mutation génétique à l’origine de la maladie. Autant dire que 23andMe ne fera pas fortune avec ce test.

Mais l’autorisation de la FDA signifie bien plus : elle est la reconnaissance de la fiabilité technique de son test (le critère examiné par la FDA) et une première étape avant l’approbation probable et possible d’autres tests, portant une nouvelle fois et très certainement sur des maladies rares, dans les mois qui viennent.

Vos informations génétiques valent de l’or
Vous pourriez vous dire que tout ceci n’est au pire pas bien méchant ou, au mieux, franchement utile. Certes, mais cela va beaucoup plus loin.

23andme dispose déjà du génotype de ses 850 000 clients. Une fabuleuse mine d’informations que la société peut (80% des clients ont donné leur autorisation pour que leur ADN soit utilisé dans un but de recherche) et compte bien exploiter.

Le business model de 23andMe n’est donc plus de vous vendre pour une centaine de dollars un test médical mais de revendre ensuite les données recueillies à d’autres sociétés.

Celles-ci se montrent d’ailleurs très intéressées par ces nouvelles mines de Salomon génétiques. En janvier dernier, 23andMe a ainsi dévoilé un accord à 60 millions de dollars avec une filiale de Roche, l’entreprise américaine de biotechnologies Genentech. Dans un premier temps, Genentech compte se lancer dans une grande étude portant sur les malades de Parkinson. Les fichiers de 23andMe en comptent 12 000, et nombre d’entre eux se sont montrés très enthousiastes à l’idée de participer à cette étude.

23andme a en outre signé un autre partenariat, cette fois avec Pfizer, pour mener une étude sur le lupus, une maladie auto-immune qui conduit à une destruction des tissus conjonctifs du corps. Et ce n’est qu’un début puisque la PDG du groupe annonçait être en train de négocier plus d’une dizaine de partenariats pour exploiter sa fabuleuse base de données génétiques.

Vous pensez que cela s’arrête là ? Ah, cher lecteur, si vous saviez… 23andMe et les groupes pharmaceutiques ne sont pas les seuls à en vouloir à votre ADN. De Google à Facebook en passant par Apple, tous les géants de nouvelles technologies et d’Internet sont très intéressés par le contenu de votre génome. Et c’est ce que nous verrons dès demain…
[Dans la Quotidienne Pro du jour, nous allons plus loin en investissant sur un des spécialistes mondiaux du séquençage, alors que le marché des tests génétiques va passer de 5,9 milliards de dollars en 2011 à 60 milliards en 2020. Vous avez bien lu. Il est plus que temps de mettre en portefeuille la société qui, par son avance technologique en matière de séquençage, a le potentiel de dominer ce marché. Et c’est dans la Pro !]

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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