Avec CRISPR, misez sur l’invention scientifique la plus importante du XXIe s.

Rédigé le 6 septembre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

Aujourd’hui, je vais vous faire une grande prédiction :

Je pense que la technologie CRISPR – qui nous permet d’éditer les gènes – restera dans l’Histoire comme l’avancée scientifique la plus importante de notre siècle.

Vous pensez peut-être que j’exagère. Ce n’est pas le cas. Donnez-moi trois minutes, et je vous montrerai pourquoi.

Donner de la mémoire à votre ADN

Début août, des chercheurs du MIT, l’Institut de Technologie du Massachusetts, ont annoncé avoir trouvé une manière de faire en sorte que notre ADN « se souvienne » de certaines choses.

J’ai mis le verbe entre guillemets parce qu’il est facile de se laisser emporter par son imagination en lisant ce genre de phrases. Nous ne parlons pas, ici, de mémoire consciente – nous ne pouvons pas faire en sorte que notre ADN mémorise la liste des courses, par exemple.

La mémoire, ici, est similaire à celle des premiers ordinateurs (les tous premiers, je vous parle ici des années 1940), qui devaient transformer l’information en un signal lisible et compréhensible, stocké dans une machine. Dans la même veine, les chercheurs ont réussi à faire en sorte que l’ADN de nos cellules enregistre certaines informations pour qu’elles puissent être lues à nouveau a posteriori.

Pour l’heure, ces informations sont assez basiques : nous pouvons enregistrer des « événements » : y a-t-il eu inflammation ? Combien de temps celle-ci a-t-elle duré ? Quelle était son degré de sévérité ?

Mais l’objectif de ces recherches, à terme, est de faire en sorte que notre ADN puisse stocker des informations plus complexes sur les progrès d’une maladie ou les résultats d’un traitement.

Comme le dit Timothy Lu, professeur associé d’ingénierie électrique, de science informatique et d’ingénierie biologique : « Pour approfondir notre compréhension de la biologie, nous avons modifié des cellules humaines qui sont maintenant capables d’écrire un rapport sur leur propre histoire sur la base d’enregistrements encodés génétiquement. »

Nous pourrons explorer les implications de ce domaine spécifique de la recherche plus en détail une autre fois. Mais pour l’instant, il suffit de se rappeler d’une chose : cette avancée, comme tant d’autres, n’aurait pas été possible sans la technologie CRISPR.

L’avancée la plus importante du siècle

Pour commencer, qu’est-ce que la technologie CRISPR, au juste ?

L’abréviation signifie Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats (« Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées »). On dit aussi parfois CRISPR/Cas9. Mais le nom qu’on lui donne n’est de loin pas aussi intéressant que le fait que cette technologie nous permet de faire quelque chose qu’aucune civilisation n’a pu faire avant nous : éditer le code génétique d’organismes vivants, et nous remodeler pour être tels que nous souhaitons être.

Par exemple : au milieu du siècle dernier, Francis Crick et James Watson ont découvert la structure de l’ADN. Fixons à cette date la naissance de la recherche génétique moderne. On peut dire que nous avons, à cette époque, trouvé le manuel d’utilisation du corps humain.

Rendez-vous maintenant 50 ans plus tard, en l’an 2000, quand le Projet Génome Humain a réussi à décoder un génome pour la première fois : cela nous a donné la possibilité de lire ce manuel d’utilisation (au moins en partie).

Ce que la technologie CRISPR nous permet de faire, c’est de réécrire ce manuel du tout au tout, de nous débarrasser des parties qui ne nous intéressent pas, d’échanger des chapitres avec ceux d’un autre livre, de créer un tout nouveau livre si nous le souhaitons.

C’est une révolution majeure. Nous ne sommes plus maintenant dans l’étude et la compréhension passive du sujet : nous sommes à l’ère de l’implication active, du remodelage pour faire en sorte que les choses soient conformes à ce que nous souhaitons.

C’est une technologie émergente. Mais ses usages se multiplient presque quotidiennement.

Prenez par exemple l’histoire de Layla Richards, une petite fille d’un an.

Comme l’a dit le Daily Mail : « Layla Richards avait l’une des pires leucémies que ses docteurs aient jamais vu. Etant donné que tous les autres traitements échouaient, ils dirent à ses parents de s’attendre au pire. »

Il y a 10 ans – il y a cinq ans, même – Layla n’aurait pas pu être sauvée par la médecine. Mais aujourd’hui, les choses ont changé. Grâce à l’édition génomique, les médecins ont pu lutter contre sa leucémie à l’aide d’une nouvelle arme. Ils ont utilisé un lymphocyte T d’une personne saine, édité son code génétique pour en « désactiver » certains éléments, et l’ont greffé à Layla (en utilisant une technique d’édition génétique similaire à CRISPR, appelée TALEN.)
[NDLR : Cette technique vous dit quelque chose ? C’est normal : Ray Blanco vous a recommandé une biotech spécialisée dans cette technique d’édition génomique… et qui réalise des miracles avec elle. A découvrir dans NewTech Insider) pour profiter de ce qui pourrait être la plus grande découverte médicale du XXIe siècle.]

Les cellules modifiées génétiquement ont fonctionné. Layla est guérie.

Selon les médecins à l’origine de cette expérience, c’est « un tournant dans l’utilisation de nouvelles technologies d’ingénierie, et les effets sur cette enfant ont été spectaculaires. S’il est possible de dupliquer les résultats, cela pourrait représenter un progrès immense dans le traitement de la leucémie et d’autres cancers. »

Selon Rob McDonald, expert en oncologie et chercheur chez Novartis, dans un entretien en 2016 « CRISPR est un rêve de généticien devenu réalité. Cette technologie nous permet de réaliser des expériences dont nous ne pouvions que rêver par le passé. »

CRISPR contre… les fléaux de notre siècle

Pour faire simple, l’édition génomique permet aux scientifiques de se pencher sur des milliers de gènes liés au cancer. L’objectif est de trouver un « interrupteur » – le ou les gènes nécessaires à la survie du cancer. En les trouvant, il serait possible de concevoir des traitements capables d’atteindre leur cible avec plus de précision.

Il a ainsi été possible de donner naissance à un projet majeur mené par les Instituts Novartis pour la Recherche BioMédicale (NIBR) et le Broad Institute du MIT et de Harvard, connu sous le nom de l’Encyclopédie des lignées cellulaires cancéreuses (Cancer Cell Line Encyclopaedia). L’objectif est de transformer les informations génomiques obtenues sur le cancer et la biologie de la tumeur en des données utiles pour le traitement. Un moyen de combattre une maladie déjà développée chez un patient. Mais est-il possible de remodeler nos profils génétiques pour nous immuniser totalement face à certaines maladies ?

C’est précisément ce que des chercheurs de l’Université du Massachussetts (UMass) ont tenté de faire. Ils essayent de créer une immunité au VIH en « coupant » et en éliminant les matériaux génétiques fautif.

Selon un communiqué de leur école de médecine :

Pour tenter de rendre le VIH latent totalement inoffensif, les chercheurs de l’Ecole de médecine de UMass utilisent CRISPR/Cas9, un outil d’édition génomique puissant, pour développer une technologie innovante capable de découper l’ADN du virus latent pour l’éliminer d’une cellule infectée.

« Au niveau le plus basique, nous utilisons une paire de ciseaux de très haute précision pour aller ôter l’ensemble ou la totalité du génome du VIH et réinsérer les morceaux sains du génome humain, » explique le principal co-investigateur, le Dr Scot Wolfe, Professeur associé de biologie cellulaire, cancéreuse et moléculaire. « Si nous y parvenions, cela ouvrirait la voie vers un traitement curatif fonctionnel du VIH. »

Et ce n’est pas tout. Le nombre d’usage cliniques du CRISPR – et de l’édition génomique au sens plus large – augmente sans cesse. Tout comme le cancer et le VIH, les chercheurs du monde entier ont connu des succès préliminaires en utilisant le CRISPR contre la mucoviscidose et la drépanocytose.

Et puis il y a des usages plus controversés, comme la création de moustiques modifiés génétiquement pour éliminer le reste de leur espèce (en les faisant se reproduire uniquement avec eux, donnant naissance à une descendance stérile) afin de combattre la malaria et le virus Zika.

Les limites morales de CRISPR

Etant donné les usages potentiels du CRISPR et d’autres techniques d’édition génomiques pour le traitement ou la prévention des maladies, il semble presque certain qu’elle devienne une industrie majeure – et peut-être même une partie clé de nos vies.

Ces techniques ont aussi déclenché un conflit moral à l’idée de modifier les briques fondamentales qui constituent la vie.

Dans ce débat, il est nettement plus facile de remporter l’adhésion si l’on a réussi à mettre ainsi au point un traitement contre le cancer ou les maladies cardiaques. Les avantages pour l’humanité sont évidents et immédiats.

Mais qu’en est-il de l’autre côté du débat ? Pourrions-nous utiliser ces techniques pour améliorer les personnes saines, plutôt que pour traiter ou prévenir les maladies ?

C’est ce que je vous propose d’examiner dès demain, dans la Quotidienne.

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Nick O'Connor
Nick O'Connor

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