Zone euro, Union européenne : peut-on encore sauver le projet européen ?

Rédigé le 1 février 2017 par | Indices & Actions Imprimer

Lundi dernier, je vous disais que l’Europe est sous pression. Cela se confirme encore en jetant un oeil à l’évolution du spread (c’est-à-dire l’écart) entre la dette française à 10 ans (OAT, en bleu) et l’équivalent allemand (Bund, en rose), la référence en matière d’obligations européennes.

Spread

L’écart se creuse encore et toujours.

Pourquoi est-ce inquiétant ?

Le spread, révélateur des failles européennes

Sur le papier, les obligations allemandes et françaises sont les mieux cotées de la Zone euro, celles qui ont les faveurs des investisseurs – avec une petite préférence pour les Bunds, issus d’un pays à la vigueur commerciale bien connue et à la rigueur budgétaire tout aussi réputée.

La France, elle, bénéficie des beaux restes de son économie ainsi que de son poids important dans la Zone euro et dans l’UE. Mais la dette française ne vaut pas la dette allemande. Pensons à nos déficits budgétaires persistants ou encore, par exemple, aux derniers chiffres de la croissance française : +1,1% en 2016, soit bien moins qu’attendu par le gouvernement (1,4%).

La France a donc un pied dans « les pays du Sud », ces pauvres cigales de la Zone euro et de l’UE qui ne savent pas respecter les objectifs de déficit de Bruxelles et leurs dépenses publiques.

Le spread entre les OAT et les Bunds sert donc de thermomètre non seulement quant à la situation française mais aussi quant à la Zone euro en général. Quand les investisseurs s’inquiètent d’une explosion du projet de monnaie unique, le spread augmente. Quand ils oublient les ennuis de la Grèce, des banques européennes, etc., l’écart se resserre et OAT et Bunds marchent presque main dans la main.

Or pour le moment, le spread augmente. Et les investisseurs boudent la dette française, comme le notait Les Echos :

Désormais, ce ne sont plus seulement les hedge funds qui adoptent des stratégies de vente de la dette française. Des gérants britanniques traditionnels mettent désormais la pression sur les OAT. Et récemment, les Japonais ont également commencé à réduire leurs positions. C’est ce qui explique que l’écart de taux entre les dettes française et allemande ait significativement progressé.

Pour quelles raisons ?

Le risque politique français

Simone Wapler identifiait un premier facteur : le risque Le Pen. Elle s’en expliquait il y a quelques jours dans La Chronique Agora :

Les Echos du vendredi 27 janvier s’alarme de la hausse des taux auquel notre pays emprunte. « Les marchés financiers intègrent un ‘risque Marine Le Pen' », indique le quotidien qui souligne « l’écart entre les taux de la France et de l’Allemagne s’est creusé. L’hypothèse d’un second tour avec le FN est prise au sérieux par les marchés ».

[…] Marine Le Pen attire de plus en plus de monde. Elle veut donner un coup de pied dans la fourmilière. Elle critique l’euro, elle veut en sortir car c’est un « obstacle majeur à la réindustrialisation ».

Voilà que les investisseurs étrangers se mettent à vendre la dette française. Ils semblent douter des vertus d’un changement de monnaie pour se réindustrialiser.

Le risque Le Pen est un élément d’un scénario plus général, celui de l’éclatement de la Zone euro, voire de l’effondrement de l’Union européenne – c’est le second facteur expliquant les tensions actuelles sur le front de l’obligataire européen.

Le risque de dissolution des projets européens

La campagne de Madame Le Pen est très clairement anti-européenne, et la candidate du FN a plusieurs fois évoqué la possibilité de quitter l’euro.

Même élue, elle ne parviendra peut-être pas – ou ne voudra peut-être pas – appliquer un tel programme mais les investisseurs prennent ce risque très au sérieux d’autant plus qu’une sortie de la France de la Zone euro a gagné en crédibilité après les dernières attaques menées contre le projet européen – que l’on parle d’UE ou de Zone euro – à savoir le Brexit, les élections italiennes et la montée de partis eurosceptiques dans presque tous les pays membres. En décembre dernier, Simone était d’ailleurs allée interroger des Allemands sur leurs sentiments envers l’euro et les projets européens… c’est édifiant, inquiétant pour la survie de ceux-ci et à écouter ici…

La reprise annoncée du feu mal éteint de la crise grecque fragilise encore plus le projet de la Zone euro, en mettant en lumière les oppositions entre les différents pays membres ou encore l’incapacité à mettre fin à un péril qui menace le projet de la monnaie unique depuis 2010.

L’Europe attaquée de l’extérieur

A ces forces d’explosion internes il faut ajouter une pression de plus en plus forte venue de l’extérieur. De la Russie et sa campagne médiatique et politique contre le projet européen. Des Etats-Unis où les critiques contre l’Europe se multiplient. Donald Trump a ouvertement loué le Brexit et prédit que d’autres pays prendraient rapidement la porte de sortie.

Les attaques américaines ne s’arrêtent pas à une rhétorique anti-européenne. Plus concrètement, nous avons déjà parlé hier dans la Quotidienne, les murs douaniers que Trump veut établir autour du marché américain risquent de concerner les exportations américaines. Pour l’instant, le président américain a surtout ciblé les exportations de voitures allemandes mais difficile d’imaginer que les produits français y échapperont.

Or les Etats-Unis étaient, en 2015, le deuxième client de la France. Le luxe et l’agroalimentaire ne sont pas les seuls concernés, comme le rappelle le site de la diplomatie française :

Les matériels de transports (29%), les équipements mécaniques, matériel électrique, électronique et informatique (19%) et les produits agroalimentaires (11%), chimiques (10%) et pharmaceutiques (8%) ont composé en 2015 l’essentiel des exportations françaises vers les Etats-Unis. La hausse des exportations a bénéficié particulièrement de la reprise des livraisons aéronautiques, et du dynamisme des ventes de boissons et de produits pharmaceutiques, dans un contexte de reprise de la demande américaine et de dépréciation de l’euro.

L’autre attaque pourrait venir d’un dollar de plus en plus fort. Certes, la force du billet vert – et donc la faiblesse de l’euro – a pu profiter aux entreprises exportatrices européennes mais, comme nous l’avons vu, cet avantage risque d’être contrebalancé par le protectionnisme voulu par Trump et, surtout, la trop grande faiblesse de la monnaie unique fragilise un peu plus le marché obligataire européen. C’est d’ailleurs le troisième facteur expliquant les tensions actuelles.

La BCE, un super-héros privé de sa cape

Voilà la situation : une Europe attaquée de toutes parts, et un marché obligataire qui reflètent ces menaces et incertitudes.

Face à une telle situation, tous les regards sont tournés vers la BCE. La Banque centrale européenne joue les Monsieur Loyal grâce à son quantitative easing européen. Tous les mois, elle rachète pour 80 milliards d’euros d’obligations et dettes diverses pour empêcher les rendements de flamber. Cela permet ainsi de limiter le poids de la dette pour les pays qui vivent à crédit (dont la France) mais aussi de réduire les risques de krach obligataire ou d’attaque spéculative.

Mais voilà, malgré les 80 milliards d’euros de rachats mensuels, le marché obligataire européen s’emballe de nouveau. Et la BCE a prévu de réduire ses achats dès mars prochain, à 60 milliards.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Je vous le disais, le scénario d’éclatement de la Zone euro gagne de la consistance. Même si je continue à penser qu’aussi bien Zone euro et union européenne peuvent survivre, je dois bien reconnaître que les fragilités s’accumulent, et finissent par être suffisamment préoccupantes pour s’intéresser aux conséquences d’une possible disparition de l’euro. Que peut-il se passer et comment s’en protéger, les réponses sont ici…

Du côté des entreprises européennes, les remous ne font que commencer. Privilégiez les entreprises qui sauront imposer leurs produits et leurs marques, que les droits de douanes augmentent ou pas. C’est le cas, pour certaines marques de luxe.

Certaines entreprises – par exemple dans le secteur pharmaceutique – ont déjà fait le choix de produire aux Etats-Unis. D’autres vont suivre leur exemple. Là encore, ce sont des choix stratégiques à prendre en compte dans vos investissements. [NDLR : Vous êtes à la recherche des meilleures petites et moyennes valeurs françaises ? De celles qui savent imposer leurs produits, leur marque et leurs prix ? Ne cherchez plus… elles sont dans Mes Valeurs de Croissance, sélectionnées par Eric Lewin]

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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