Pour les grandes banques, l’heure de l’ubérisation a sonné

Rédigé le 30 novembre 2015 par | Nouvelles technologies Imprimer

Dans la Silicon Valley, le meilleur compliment que puisse adresser un as de la technologie à un autre as de la technologie, c’est de le traiter de « perturbateur ». Ce terme s’applique à des plateformes technologiques non seulement nouvelles, non seulement meilleures, mais qui bouleversent aussi complètement des business models existants ainsi que des secteurs entiers, au point que les anciens modèles disparaissent tout bonnement, et que les nouveaux modèles deviennent la norme.

Il existe de nombreux exemples. Il y a 10 ans, si l’on voulait voir un film à la maison, on prenait la voiture et on se rendait au vidéo-club du coin où l’on pouvait louer ou acheter les derniers films sortis.

Puis est arrivé Netflix, avec son service de livraison de DVD et, plus tard, avec ses modèles de diffusion en streaming. Aujourd’hui, le local de votre vidéo-club est probablement occupé par un pressing ou un magasin de pièces détachées. Aux Etats-Unis, la chaîne de vidéo-clubs Blockbuster a disparu. Les Blockbusters offraient un modèle de type « drive-in » qui a été totalement bouleversé et détruit par le modèle de diffusion de Netflix.

L’ubérisation de nos sociétés

Actuellement, le plus grand perturbateur émergent, c’est le service que propose la société Uber : mettre en contact des utilisateurs avec des conducteurs. Vous vous inscrivez grâce à une application, indiquez l’endroit où vous vous trouvez via le GPS de votre portable, vous payez avec une carte de crédit stockée sur le cloud, et votre voiture arrive rapidement, vous offrant un service irréprochable. Personne n’est obligé de manipuler de l’argent et les pourboires sont exclus.

Les passagers adorent ce système mais les taxis, eux, ne sont pas contents. Pour stopper Uber, ils ont manifesté et se sont livrés à des émeutes partout dans le monde (et rallié les politiciens à leur cause) : les résultats sont mitigés.

Mais, tout d’un coup, les licences de taxi, auparavant exorbitantes, pourraient avoir aussi peu de valeur que les actions de la fameuse chaîne de vidéo-clubs Blockbuster.

L’essence de ces business models perturbateurs, c’est qu’en plus d’être nouveaux et plus efficaces, ils reposent sur Internet et proposent des services s’appuyant sur une structure déjà existante, ce qui leur évite ainsi de lourds investissements en équipements ou autres immobilisations.

Ainsi, Uber est l’une des sociétés de voiturage les plus importantes du monde mais ne possède aucun véhicule. Airbnb est l’une des sociétés hôtelières les plus importantes du monde mais ne possède aucun hôtel.

Ces deux entreprises ont recours à des actifs qui existent déjà (votre propre voiture, votre propre chambre d’ami) afin d’offrir un service de transport et d’hôtellerie. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles la composante « investissement » du PIB a été plutôt faible au cours de ces dernières années ; mais nous en parlerons une autre fois.

Pour ces perturbateurs, le secret de fabrique, ce ne sont pas les actifs immobilisés mais plutôt la plateforme logicielle et les applications mobiles nécessaires afin de connecter les acheteurs et les vendeurs autour d’un service spécifique.

Alors que se passerait-il si un nouveau modèle perturbait les banques ?

La réponse va de soi. C’est en train de se produire plus rapidement que ne le pensent les banques. Les investisseurs qui ronchonnent à propos de la façon dont le gouvernement soutient les banques, conformément à sa politique du « too-big-to-fail » (trop grosses pour faire faillite), pourraient bien découvrir que les banques font quand même faillite. Cela n’arrivera pas à cause d’un « bank run » mais parce que les banques dites « too-big-to-fail » sont trop grandes pour innover.

Les banques sont en train de se faire « ubériser » par une horde de start-ups dont un certain nombre possède déjà une capitalisation supérieure au milliard de dollars. Dans le jargon des start-ups, ces sociétés dont la capitalisation boursière est supérieure à un milliard de dollars sont appelées unicorns (des licornes en français).

Jusqu’à présent, l’élite bancaire n’a pas manifesté dans les rues en brûlant des pneus, ni kidnappé de passagers dans les taxis parisiens, mais peut-être que cela ne va pas tarder. Les banques et les régulateurs n’ignorent pas les menaces posées par ces perturbateurs.

Je me suis entretenu à ce propos avec Ben Bernanke, l’ex-président de la Fed, lorsque je me suis rendu en Corée récemment. Il m’a dit : « Vous pouvez régler votre café avec votre téléphone. C’est incroyable ! »

Il a glissé une mise en garde : même si les banques manquent d’efficacité, d’une certaine façon, elles offrent tout de même une protection au consommateur. Or, ces start-ups perturbatrices ne le font pas.

Ben Bernanke a posé la question suivante : « Existe-t-il une protection du consommateur, s’agissant du paiement téléphonique ? »

Il se pourrait que, pour ces nouvelles sociétés, les plus gros obstacles ne viennent pas des banques mais de régulateurs agressifs tels que le Consumer Financial Protection Bureau (bureau de protection financière des consommateurs), aux Etats-Unis (les initiés le surnomment « le Bureau », en prenant un ton menaçant évoquant le FBI).

L’émergence des FinTechs

Ces sociétés qui perturbent le secteur bancaire sont dénommées « FinTechs » (financial technologie en anglais), ce qui signifie « technologie financière ».

Dans cette catégorie, tout le monde ne se ressemble pas. Certains pratiquent le crédit en ligne, entre particuliers, une forme sophistiquée de « crowdsourcing« . Ils proposent des prêts en ligne et les financent auprès de banques de gros telles qu’Apollo ou Morgan Stanley. Leurs interfaces informatiques sont conviviales et il est facile de demander un prêt. Il y a un formulaire de demande de prêt en ligne dans ce style années 1970 que les banques affectionnent toujours.

Ces prêteurs utilisent des notations FISCO (agence de notation de crédit américaine), des codes postaux, des données démographiques, et certains algorithmes de type big data afin de trier les emprunteurs. Les fonds prêtés peuvent être versés en quelques jours, voire quelques heures, sans attendre pendant des semaines que les banques prennent une décision.

Ce qui est important, c’est que le coût de structure de ces sociétés de crédit en ligne est horriblement bas, voire nul, dans la mesure où elles utilisent Internet. De la même façon qu’Uber ne possède aucun taxi, les sociétés FinTech s n’ont ni succursales, ni guichets, ni distributeurs de billets ni tout autre matériel tangible que possède une banque.

Plus important encore, elles n’ont pas d’agrément bancaire et ne sont donc pas soumises, aux Etats-Unis, aux 270 nouvelles réglementations de la Loi Dodd-Frank qui accompagnent cet agrément. Les contrôleurs de banques ne leur rendent pas visite et elles n’ont pas à se soucier des exigences de fonds propres fixées par la réglementation bancaire. Certaines obtiennent l’agrément d’établissement de crédit, selon la loi fédérale, mais ce dernier est beaucoup plus facile à obtenir et à gérer qu’un agrément bancaire.

SoFi, prêts pour étudiants d’élite

SoFi (abréviation de Social Finance) fait partie des FinTechs ayant le mieux réussi, et c’est également l’une des plus importantes. Elle s’est spécialisée dans le marché des private student loans : aux Etats-Unis ce sont des prêts accordés par des institutions privées aux étudiants américains, par opposition aux prêts étudiants accordés par le gouvernement fédéral.

Ces prêts étudiants privés ne représentent que 10% des 1 300 milliard de dollars de l’encours total des prêts étudiants.

SoFi ne choisit que la crème de la crème : elle n’accepte que les étudiants-emprunteurs solvables, admis dans des établissements d’enseignement supérieur triés sur le volet et proposant des cycles d’études de quatre ans. La société demande également la garantie des parents et ne retient que les emprunteurs disposant de notations FISCO élevées.

Quant aux étudiants moins solvables, on les laisse au Trésor américain. Les prêts étudiants accordés par le gouvernement ont un taux de défaut monumental (les pertes sont couvertes par les contribuables américains). En attendant, en ce qui concerne SoFi, son taux de défaut sur crédit est pratiquement nul.

Les FinTechs s’attaquent au paiement en ligne et aux crypto-devises

La catégorie des FinTechs ne se limite pas au crédit en ligne. Elle englobe également les paiements en ligne et par téléphonie mobile comme Mozido (concurrent d’ApplePay), TransferWise (concurrent de Western Union) et iZette (concurrent de Square, un lecteur de carte de crédit mobile qui vous donne l’impression de vous promener avec un point de vente dans la poche).

Il existe un autre domaine émergent au sein des FinTechs : celui des crypto-devises, comme le bitcoin. Je n’ai jamais été un fan du bitcoin, en termes d’endroit où stocker de l’argent, mais j’ai toujours été impressionné par la technologie des chaînes de blocs cryptées.

Alors que tout le monde a débattu sur la question « d’investir » ou non dans les bitcoins, la véritable démarche d’investissement se situe dans la construction de plateformes utilisant cette technologie des chaînes de blocs permettant de fournir des réseaux de transferts privés sécurisés.

Ces transferts ne se limitent pas aux crypto-devises, ils peuvent être utilisés pour tout ce qui a de la valeur, notamment les actions, les obligations, les actes de propriété, etc.

Blythe Masters, qui a travaillé chez JP Morgan, s’est rendue célèbre en co-inventant les CDS, des dérivés sur risque souverain, et, ensuite, elle a géré les transactions sur l’or et l’argent chez JP Morgan. A présent, elle a rejoint une start-up spécialisée dans la technologie des « chaînes de blocs ». L’ancienne banquière super-star est à présent sur le point de perturber son ancien secteur.

Une FinTech, c’est également une société qui va au-delà des transactions financières, afin d’intégrer des informations concernant ces transactions financières.

La grande vision qu’a eue Michael Bloomberg, dans les années 1980, c’était que les informations relatives aux obligations étaient aussi précieuses que les obligations en elles-mêmes. Il est à la tête d’une fortune de 7 milliards de dollars prouvant que sa vision était la bonne.

Dans les années 1980, le business model de Bloomberg était un système intégralement propriétaire car il n’existait pas de meilleur moyen, ni de plus sûr, de fournir des informations. A cette époque, un représentant Bloomberg débarquait dans vos bureaux avec une cargaison de routeurs, d’écrans, de claviers, etc. et installait le tout sur votre site.

A présent, les entrepreneurs optent totalement pour l’open source en se servant d’Internet et de systèmes de cryptage de grande qualité, afin de faire la même chose. Les nouveaux arrivants dans cette catégorie comptent Markit, concurrent de Bloomberg, et Waterfund, qui perturbe le monde endormi de la tarification de l’eau. [Note de Jim : le fondateur et président de Waterfund est mon fils, Scott Rickards.]

Pariez sur les FinTechs

Comme vous le voyez, cette catégorie est assez vague et compliquée à définir. Elles se positionnent sur de nombreuses branches. Ce que les sociétés de type FinTech ont en commun, c’est qu’elles perturbent des marchés établis, à l’aide de technologies fondées sur Internet, d’applications mobiles et de modèles évolutifs, le tout à de faibles coûts fixes.

Cela vous rappelle quelque chose ? C’est le modèle qu’Amazon et eBay ont employé afin de bouleverser le monde de la vente au détail il y a 15 ans. Les points de vente désertés, dans vos centres commerciaux, témoignent de leur succès. Le grand magasin Macy’s est aujourd’hui probablement remplacé par une zone consacrée à la restauration. La vente au détail s’est déplacée vers Internet. Les services financiers représentent la prochaine frontière.

Pour que vous ayez une idée des valorisations de ces licornes FinTechs, et de leur diversité, voici une liste des 25 principales start-ups de cette catégorie, avec quelques bonnes informations de base.

Comme vous pouvez le constater sur la liste, certaines de ces sociétés ont déjà été introduites en Bourse (Lending Club, Markit) et certaines en sont encore au stade préalable (SoFi, Square, etc.). Ces sociétés méritent toutes d’être observées. Nous les suivrons et vous en dirons plus dans les futurs numéros d’Intelligence Stratégique. Toutes ne réussiront pas mais, parmi elles, se cachent de futurs Amazon. Ce qu’il faut retenir : pariez sur les perturbateurs !

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Jim Rickards
Jim Rickards
Rédacteur en chef de Strategic Intelligence

James G. Rickards est le rédacteur en chef d’Intelligence Stratégique, la toute nouvelle lettre d’information lancée par Agora Financial aux Etats-Unis. Avocat, économiste et banquier d’investissement avec 35 ans d’expérience sur les marchés financiers de Wall Street, Jim est également l’auteur de Currency Wars et de The Death of Money, deux ouvrages devenus best-sellers du New York Times. Enfin, Jim est également chef économiste pour le fonds d’investissement West Shore Group.

Il est également rédacteur en Chef de Trades Confidentiels et Alerte Guerre des Devises.

En savoir plus sur le service d’Intelligence Stratégique.

Un commentaire pour “Pour les grandes banques, l’heure de l’ubérisation a sonné”

  1. Bonjour,
    Les perturbateurs sont effectivement en train de bouleverser des pans entiers de l’économie traditionnelle et ce, à une vitesse incroyable.
    Je suis franchisé d’une enseigne de restauration rapide française positionnée haut de gamme.
    En l’espace de 18 mois, les sites de livraison express à domicile de plats préparés de restants ont vu leur activité exploser et leurs partenaires restaurateurs en sont les premiers bénéficiaires. Aujourd’hui, alors qu’elles étaient symboliques au 1er semestre 2014, les commandes de ces sites internet destinées à être livrées au bureau ou à domicile représentent 20 à 35% de l’activité des restaurants de l’enseigne…

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