Et si tout dépendait du dollar ?

Rédigé le 6 décembre 2016 par | Macro éco et perspectives Imprimer

Pour commencer cette Quotidienne, un graphique, celui du Dollar Index :

dollar index

Le Dollar Index permet de mesurer la force du billet vert face à un panier de devises. Et vous n’aurez besoin que d’un rapide coup d’oeil au graphique ci-dessus pour comprendre que le dollar est au plus haut depuis cinq ans.

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Elargissons un peu le graphique : depuis le début des années 2000, le dollar n’avait jamais été aussi fort. Historiquement, le dollar parait donc assez surévalué.

Pourquoi le dollar écrase tout sur son passage

Que s’est-il passé pour que le dollar flambe autant ? Les facteurs sont nombreux mais nous pouvons en mettre quelques-uns en lumière

Du côté américain, la Fed a réalisé ce que Simone Wapler appelle une hausse des taux « Canada Dry », à savoir une politique qui a le goût et la saveur d’une politique de resserrement des taux mais qui n’en est pas une.

Comment a-t-elle fait cela ? Tout simplement en jouant avec les marchés actions. En décembre 2015, la Fed remontait ses taux pour la première fois depuis le début de la crise et annonçait quatre hausses de taux pour 2016. De ces hausses, pour le moment, nous n’avons vu que l’ombre.

Mais les marchés ont réagi en anticipation de la politique annoncée par la Fed : ils ont acheté le dollar.

Alors que la prochaine réunion de la banque centrale américaine approche, les marchés en sont persuadés – et nous aussi – une hausse des taux est bien au programme. La Fed devrait en outre annoncer une poursuite de sa politique de resserrement pour 2017. Je ne sais pas si elle pourra réellement la mettre en oeuvre mais ce qui importe est ce que les marchés croiront. S’ils pensent que la Fed va continuer sur sa lancée de décembre, ils achèteront le dollar.

La Fed n’est pas la seule responsable. La force d’une devise est toujours relative. Or aussi bien en Europe qu’au Japon, les banques centrales sont toujours lancées dans des politiques très accommodantes. Celle de la Banque du Japon l’est tellement qu’un helicopter money (distribution d’argent aux consommateurs) est régulièrement évoqué.

En Europe, Mario Draghi ne semble pas prêt à revenir sur le quantitative easing européen (malgré l’opposition de l’Allemagne) et les récentes tensions autour de la dette italienne ont manifestement renforcé sa politique. La BCE s’est déclarée prête à accélérer ses achats pour stabiliser les marchés obligataires. Devant une telle politique, les marchés ont donc vendu l’euro et le yen – faisant encore une fois grimper le dollar.

De manière plus générale, le dollar a tout au long de 2016 joué son rôle de valeur refuge. Un facteur de plus pour son renforcement.

Des conséquences d’un dollar fort

Un dollar fort n’est, vous vous en doutez, pas sans conséquences. Première d’entre elles, il joue contre les entreprises exportatrices américaines comme Apple ou Boeing. Un effet qui est souvent rappelé, qui pèse effectivement sur les comptes de certaines entreprises (les derniers trimestriels nous en ont encore fourni la preuve) mais qui ne provoque pas de profond séisme économique aux Etats-Unis. L’économie américaine ne repose pas principalement sur les exportations (de biens et service) qui ne représentaient que 12% environ de son PIB en 2015.

La force du billet vert pèse aussi sur les matières premières – qui sont la plupart cotées en dollar. Mécaniquement, quand le dollar renforce, la demande en commodities (et donc leur cours) a tendance à baisser. L’effet a été particulièrement marqué pour le pétrole et les métaux industriels.

Quant à l’or, la corrélation inverse s’applique aussi généralement, mais pour des raisons un peu différentes : un dollar fort éloigne les risques d’inflation et donc détourne les investisseurs de l’once.

Autres victimes du dollar fort : les pays (et les entreprises) dont la dette est justement libellée dans cette devise mais qui ne vivent pas en dollar. C’est le cas de nombreux pays d’Amérique latine où 75% des dettes des entreprises sont libellées en dollar. Même problème en Turquie (50% de la dette) ou encore en Inde (40%) et en Corée (au-delà des 25%). Le renforcement du dollar y accentue le poids de la dette.

Comme l’explique très bien Graham Summers dans le prochain numéro de Crise, Or & Opportunités, le dollar (via la dette) a infiltré l’économie mondiale :

Selon la Banque des Règlements Internationaux, au niveau mondial, les entités non bancaires (c’est-à-dire les entreprises et les pays souverains) ont une dette libellée en dollars américains s’élevant à 9 600 milliards de dollars.

9 600 milliards de dollars représente un montant supérieur aux économies japonaises et allemandes réunies. Et cela ne concerne pas que les entités non bancaires. Si vous y ajoutez les avoirs des banques, la somme est encore plus élevée.

L’Asie, sans compter la Chine, a une dette libellée en dollars américains s’élevant à plus de 4 500 milliards de dollars. Quant à celle de l’Europe, elle est de 2 200 milliards. En ce qui concerne l’Amérique Latine, le montant dépasse les 1 000 milliards.

En clair, et comme le dit très bien Graham, toute cette dette est en danger si le dollar s’envole :

Lorsque le dollar augmente, toutes les devises par rapport auxquelles il s’échange chutent. Prenons l’exemple de l’euro.

Actuellement, l’euro s’échange à 1,06 dollar. Un euro achète 1,06 dollar. Donc, les 2 200 milliards de dollars de dettes européennes représentent environ entre 2 070 et 2 000 milliards d’euros.

Mais que se passerait-il si le Dollar Index atteignait 120 comme le prévoient bon nombre de ceux qui sont haussiers sur le dollar ? A ce moment, l’euro n’achètera plus que 0,73 dollar. Les 2 200 milliards de dollars représenteraient désormais 3 010 milliards d’euros.

Donc l’Europe se retrouverait avec un effort d’environ 1 000 milliards d’euros supplémentaires à faire pour rembourser cette même dette de 2 200 milliards de dollars.

D’où ma question suivante : le dollar peut-il encore s’envoler ? Réponse demain, dans la Quotidienne.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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