Tensions entre la Chine et les Etats-Unis : Un cygne noir en mer de Chine

Rédigé le 9 février 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

Nous sommes nombreux à nous accorder sur une chose : la situation économique, boursière et financière a beau être complètement absurde (oui, je pense à la politique des banques centrales, à la sur-financiarisation, aux monceaux de dettes empilés un peu partout, au bilan des banques européennes, chinoises, etc.), elle n’en est pas moins parvenue à un certain équilibre.

La preuve : les économies fonctionnent, les entreprises avancent, les Etats parviennent bon an mal an à se maintenir à flot, les Bourses sont dans un grand marché haussier, etc.

Malgré tous les défauts que nous dénonçons sans relâche, notre système économique et financier survit.

Escouade de cygnes noirs

Nous sommes cependant conscients que le dérapage peut arriver à tout moment.

Voilà pourquoi nous sommes nombreux à être obsédés par un certain volatile : le cygne noir.

La théorie du cygne noir, inventée par Nassim Nicholas Taleb, repose sur l’idée qu’un événement extrêmement peu probable déclenche, s’il advient, une profonde crise, une inattendue onde de choc. Un exemple ? La crise des subprime.

Quelle forme pourrait prendre un nouveau cygne noir ? Un retour de l’inflation, par exemple. Un choc sur les marchés obligataires. Une crise bancaire majeure en Chine… La faillite d’un Etat en Europe… ou tout autre événement que personne, ou presque, n’a vu venir.

Il y a aussi le risque politique. L’inattendu résultat d’une élection. Une explosion de la Zone euro. Une guerre.

Avec un peu de cynisme (et un regard sur le passé), je vous dirais que je ne pense pas que le risque politique puisse être un cygne noir pour les marchés. Les récents exemples du Brexit ou de l’élection Trump viennent le confirmer. Le 11 septembre n’a pas lui non plus provoqué de choc majeur sur les marchés. Pas plus que la récente multiplication des attentats en Europe.

D’autres, encore plus cyniques, vous rappelleront que, parfois, les guerres sont aussi l’occasion d’essor économique.

Si je ne pense pas que le cygne noir politique puisse déclencher un krach boursier, il n’en reste pas moins qu’il peut contribuer au déséquilibre des forces en présence. Nous sommes encore loin d’avoir mesuré les conséquences politiques et économiques du Brexit, ou encore de l’élection de Trump, et ce malgré nos efforts pour comprendre ce que cette élection signifie pour les secteurs qui nous intéressent (comme les biotech).

Dans le cas du possible cygne noir dont je veux vous parler aujourd’hui – un anatidae qui vogue en mer de Chine – les enjeux et les conséquences sont aussi bien politiques qu’économiques.

Ce cygne noir, c’est celui d’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis.

Un conflit qui prend… la mer

Les relations entre les deux superpuissances – qui n’ont jamais été simples – se sont un peu plus tendues avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Les reproches, voire les accusations, du nouveau président portent aussi bien sur le plan politique (Taïwan, la notion de Chine unique, la question de la mer de Chine) qu’économique (la sous-évaluation du yuan, les délocalisations en Chine, la concurrence de la main-d’oeuvre à bas coût, le « vol » de technologies…).

Si les relations entre Barack Obama et Pékin n’ont pas toujours été au beau fixe – le président américain avait par exemple accusé la Chine d’avoir mené des cyber-attaques de grande ampleur contre les intérêts économiques et stratégiques des Etats-Unis –, Trump a fait de la Chine une de ses cibles préférées, si ce n’est un de ses ennemis déclarés.

Les tensions sont telles que Jim Rickards en vient à penser qu’une guerre, d’abord commerciale puis des devises, va se déclencher entre la Chine et les Etats-Unis. Une guerre qui pourrait aboutir sur un conflit armé plus traditionnel. Voici ce qu’il en disait dans Intelligence Stratégique :

La Chine et les Etats-Unis font un pas de plus vers la guerre.

Quelques jours avant l’investiture de Trump, et aux premiers jours de son gouvernement, différents responsables tels que Rex Tillerson, pressenti comme Secrétaire d’Etat, et le porte-parole, Sean Spicer, ont fait des remarques dénuées de toute ambigüité sur le fait que la Chine ne serait pas autorisée à accéder aux îles artificielles qu’elle a construites en Mer de Chine méridionale, ni à les contrôler.

Pour pouvoir appliquer cette interdiction, on peut imaginer un embargo maritime ou des sanctions commerciales. Mais la Chine considèrerait ces deux mesures comme un acte de guerre. A présent, elle a fait connaître sa réaction, qui est aussi dénuée d’ambigüité que les avertissements du gouvernement Trump : les medias contrôlés par l’Etat déclarent que les Etats-Unis devront « faire la guerre » pour soutenir leur politique.

Cet article explique que la Chine considère que ses droits en mer de Chine méridionale sont « incontestables » et que « les Etats-Unis ne sont pas concernés par le conflit [territorial] en mer de Chine méridionale ». Les deux camps sont fermement ancrés sur leurs positions et il semble probable que la situation s’aggrave, considérant tous les autres désaccords commerciaux et monétaires entourant les relations américano-chinoises.

La situation s’apparente à l’ascension du Japon dans les années 1930. Les ambitions hégémoniques régionales de ce pays se heurtaient aux intérêts américains, ce qui a abouti à Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Espérons que la confrontation Etats-Unis-Chine n’ira pas aussi loin, mais les signes précoces ne sont guère encourageants.

Du côté américain, la présence chinoise en mer de Chine devient de plus en plus une « ligne rouge » à ne pas franchir.

En mer de Chine : des cailloux très convoités

Au coeur de ces échanges d’amabilité : des îles et archipels situés en mer de Chine méridionale et revendiqués non seulement par la Chine mais aussi par le Vietnam, les Philippines, Brunei ou la Malaisie.

Pourquoi se battre pour ce qui n’est souvent que des bouts de rochers ? Pour des raisons de prestige national, de présence militaire, d’extension des zones de pêche mais aussi pour les gisements d’hydrocarbures situés dans leurs eaux.

Voilà donc des îles bien convoitées et sur lesquelles la Chine entend bien mettre la main. Le pays s’est aussi lancé dans de grands travaux, créant des îles artificielles et des polders, afin d’étendre ses territoires et eaux territoriales.

Une opération qui a été dénoncée par tous les pays bordant la mer de Chine mais aussi par les Etats-Unis, par la voix de celui qui est devenu son Secrétaire d’Etat, Rex Tillerson.

En janvier dernier, devant le Sénat, celui-ci a pris clairement position (citation repérée via Le Monde) :

Il va falloir qu’on adresse à la Chine un signal très clair sur deux points : la poldérisation et la militarisation doivent s’arrêter, nous allons interdire l’accès de ces archipels aux Chinois.

Or, comment empêcher l’accès de la Chine à ces archipels que grâce à une présence militaire ?

Trump veut-il vraiment déclarer la guerre à la Chine ?

L’attitude de Trump sur cette affaire est difficile à prévoir, ou même à comprendre.

D’un côté, le nouveau président américain semble avoir repris à son compte la vieille tentation isolationniste des Etats-Unis. Une tendance forte qui a retardé l’intervention du pays lors de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale. Nombre d’Américains préféraient que leur pays ne se mêle pas trop des affaires du reste du monde.

De l’autre, il affirme la puissance américaine, une puissance conquérante. Certains soulignent l’influence grandissante de celui qui est présenté comme son mauvais génie, Stephen Bannon, homme à la sinistre réputation. Citation du Monde :

Face à la Chine et à l’Iran, les « adultes », le général Mattis au Pentagone et sans doute Rex Tillerson au département d’Etat, joueront la prudence.

Mais beaucoup dépendra de l’influence réelle de Stephen Bannon. Important : Trump a nommé son conseiller principal au Conseil national de sécurité. Bannon, ex-marin, ex-banquier, producteur d’un film apocalyptique et un temps animateur du site suprémaciste blanc Breitbart News, résume ainsi sa pensée stratégique : « On a un islam expansionniste et on a une Chine expansionniste, n’est-ce pas ? Ils sont motivés. Ils sont arrogants. Ils sont conquérants. Et ils pensent que l’Occident judéo-chrétien est en déclin. »

Même s’il faut sainement se méfier de la légende noire que construisent nombre de medias autour de Bannon, son influence sur le nouveau président est de plus en plus sensible. En mars 2016, Bannon déclarait :

We’re going to war in the South China Sea in five to 10 years. There’s no doubt about that. They’re taking their sandbars and making basically stationary aircraft carriers and putting missiles on those. They come here to the United States in front of our face – and you understand how important face is – and say it’s an ancient territorial sea.

Nous allons entrer en guerre en mer de Chine d’ici cinq à 10 ans. Il n’y aucun doute là-dessus. Ils mettent la main sur des bancs de sable, y fabriquent des bases militaires, et y installent des missiles. Ils viennent ici, aux Etats-Unis, juste devant notre nez – vous comprenez à quel point c’est important – et disent que ces eaux territoriales leur appartiennent depuis longtemps.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Avant d’en passer par les armes traditionnelles, la Chine et les Etats-Unis vont piocher dans leur arsenal « non-traditionnel ». Jim prédit des dévaluations massives du yuan par la Chine.

La guerre commerciale entre les deux pays pourrait aussi s’intensifier. Sur ce champ de bataille, l’Union européenne a clairement choisi son camp (et il n’est pas américain). L’UE vient ainsi d’annoncer la suppression progressive des droits antidumping et des prix planchers imposés depuis 2013 aux fabricants de panneaux solaires chinois. Et certains de prédire une nouvelle ère dans les relations commerciales entre la Chine et les Européens. C’est une tendance que nous allons surveiller de près dans les mois qui viennent car les entreprises européennes pourraient aussi en profiter.

Enfin, la glaciation des relations entre Pékin et Washington risque de se répercuter sur le terrain de la cyberguerre. Il y a fort à parier que les tensions entre les deux pays aboutissent à une multiplication des attaques, d’un côté comme de l’autre. Barack Obama était parvenu à un certain statu quo dans le domaine, et même à un embryon de coopération entre les pays. L’ère Trump devrait signer le glas de cette trêve.

La bonne nouvelle ? les entreprises de cybersécurité ne vont vraiment pas s’ennuyer.
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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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