Supercalculateurs : les derniers feux de la suprématie américaine

Rédigé le 22 novembre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

Nous avons vu dans La Quotidienne d’hier l’importance stratégique que revêt la course à la puissance de calcul pour les Etats. Bien plus que la preuve de la capacité d’une nation à mobiliser des ressources sans but réel, les supercalculateurs sont un formidable moyen pour un pays de faire croître et conserver son avance technologique.

Au cours des 30 dernières années, les Etats-Unis et le Japon se disputaient tour à tour le titre de nation possédant le plus gros centre de calcul.

Mais depuis 2010, la Chine a rattrapé son retard dans ce domaine et a conservé ce titre durant quatre ans ; les Etats-Unis et le Japon ne parvenant à se hisser au sommet du podium que durant un an chacun.

Ce déplacement du centre de gravité de la puissance de calcul n’est pas anodin; c’est ce que nous allons voir dans cette Quotidienne.

Une course sans fin vers plus de puissance

Toute puissance de calcul supplémentaire est bonne à prendre pour l’industrie, la défense, et la science en général. Dans le cadre de la compétition internationale entre nations, deux choses comptent : la plus grande puissance disponible (apportée par le plus gros supercalculateur du pays) et la puissance totale installée (somme de tous les supercalculateurs du pays).

L’effort de développement porte donc autant sur les fleurons que sur la « majorité silencieuse » du parc de machines.

La suprématie chinoise en ce qui concerne les plus gros calculateurs n’est plus à discuter ; qu’en est-il de sa capacité totale de calcul ? Pour répondre à cette question, nous nous tournons vers Top500. Cet organisme surveille depuis des années l’évolution du marché des supercalculateurs. Leurs statistiques, particulièrement instructives, sont publiées sur Internet.

Une image valant mille mots, je vous propose de jeter un oeil à la répartition de la puissance de calcul pays par pays, sur les 10 dernières années.

Evolution de la part des principaux pays dans la puissance de calcul mondiale
Evolution de la part des principaux pays dans la puissance de calcul mondiale

La bande verte, en régression quasi-constante, représente la capacité de calcul totale des Etats-Unis. La bande gris-clair, qui vient empiéter année après année sur sa domination, est celle de la Chine. Afin de bien interpréter cette tendance, il faut remarquer qu’il s’agit d’un graphique de répartition dont le total reste par définition de 100% tous les ans.

Il ne s’agit pas de conclure que les Etats-Unis ont une puissance de calcul qui baisse depuis 10 ans (les progrès sont, bien au contraire, importants). L’interprétation correcte est que les progrès de la Chine en la matière sont plus importants que ceux des autres pays sur la même période.

La répartition continent par continent est également très parlante. Sur le graphique suivant, la contribution de la Chine et du Japon sont regroupées. Même si cela ne correspond pas à une réalité économique, cette simplification permet de mesure l’importance de l’Asie par rapport à celle des Amériques.

Evolution de la part de chaque continent dans la puissance de calcul mondiale.
Evolution de la part de chaque continent dans la puissance de calcul mondiale.

Vous le voyez, les Etats Unis sont en train de perdre la bataille sur le front de la puissance de pointe comme sur celui de la puissance totale. Il se murmure qu’IBM prépare une machine qui reprendrait la première place au classement des supercalculateurs… mais sa mise en service n’est prévue qu’en 2018. Pékin pourrait bien annoncer de nouvelles machines d’ici-là.

La Chine peut désormais mettre à disposition de son armée, de ses chercheurs et de son industrie aéronautique une puissance de calcul comparable à celle des Etats-Unis – et bien supérieure à celle de l’Europe.

Une question de souveraineté électronique

Il pourrait être tentant de minimiser l’importance des supercalculateurs dans l’économie globale. Après tout, ils ne représentent qu’une petite partie de la puissance de calcul disponible sur le territoire.

De plus, les progrès de l’électronique étant exponentiels, les victoires d’un jour dans cette course sans fin n’ont plus aucun intérêt au bout de quelques années.

Le supercalculateur ASCI White d’IBM, mis en service en l’an 2000, disposait d’une puissance de calcul de 4,9 TFlops. Une telle puissance est aujourd’hui disponible sur les cartes graphiques grand public vendues par Nvidia à moins de 1 000 euros.

Forts de ce constat, certains pays peuvent être tentés de faire l’impasse sur la course à la puissance et se contenter de centres de calcul moins ambitieux.

A long terme, un tel positionnement handicape l’ensemble de l’industrie. L’exemple de la Chine montre à quel point la stratégie d’excellence, bien que coûteuse, peut être intéressante. Le supercalculateur Tianhe-1A, mis en service en 2010, utilisait des unités de calcul produites par Intel et Nvidia. Le supercalculateur Tianhe-2 était également basé sur des processeurs Intel.

Le gouvernement américain a instauré en 2014 un embargo pour interdire l’export de puces électroniques destinées aux supercalculateurs vers la Chine.

L’annonce cet été du supercalculateur TaihuLight a donc fait frémir l’industrie américaine du semiconducteur. Suite à l’embargo, la Chine s’est appuyée sur les modèles de puces inventées par l’anglais ARM pour concevoir ses propres processeurs.
[Note : si vous avez suivi mon conseil d’achat sur ARM Holdings en mars dernier, vous avez pu réaliser une plus-value de +65% en quelques mois seulement]

Aujourd’hui, non seulement la Chine ne dépend plus d’Intel et Nvidia pour ses supercalculateurs, mais elle dispose également de processeurs de qualité qui pourraient bien se retrouver rapidement dans des machines grand public.

Au final, cet embargo aura privé Intel, AMD et Nvidia d’un chiffre d’affaires qui aurait pu être bienvenu. Il aura également contraint la Chine a acquérir des compétences dans le domaine des semi-conducteurs.

Des conséquences économiques à long terme

Vous le savez, quand la Chine se lance sur un marché au niveau mondial, les industries occidentales tremblent. Ce qui s’est passé pour le textile et l’électroménager pourrait bien se reproduire pour les semiconducteurs.

La Chine ayant désormais acquis un savoir-faire comparable à celui des fondeurs américains dans les microprocesseurs, il n’est pas impossible que le marché soit rapidement inondé de puces grand public made in China.

Vu les contraintes techniques d’interopérabilité, il est probable que le marché des ordinateurs personnels soit, paradoxalement, le dernier touché par cette déferlante.

Surveillez plutôt avec une attention toute particulière les puces qui équipent vos smartphones et tablettes dans les prochaines années. Ces appareils, au cycle de renouvellement court, n’auront aucun mal à faire des infidélités aux fondeurs américains comme Intel et Qualcomm.

L’ensemble des smartphones Android pourrait, en quelques mois, basculer vers l’utilisation exclusive de microprocesseurs chinois si l’empire du Milieu décide de les exporter à bas coût.
[NDLR : En attendant l’émergence de puces made in China, les constructeurs américains de semi-conducteurs misent sur les nouveaux relais de croissance que sont l’intelligence artificielle ou la réalité virtuelle et augmentée. Ces nouvelles générations de puces vous ont permis de réaliser un gain de 100% hier en suivant la recommandation de Ray Blanco dans NewTech Insider. Prêt à miser sur l’avenir ? Alors rendez-vous dans NewTech Insider pour la prochaine recommandation de Ray]

Et la France dans tout ça ?

Vous avez pu remarquer que la France est étonnamment absente de cette Quotidienne dédiée aux supercalculateurs.

Le pays de Bull et Thomson serait-il définitivement hors-jeu ?

La position française est en fait intermédiaire. Elle continue à assembler des supercalculateurs pour ses universités et ses centres de recherche. La puissance de calcul totale installée dans l’hexagone représente d’ailleurs une proportion relativement stable de la puissance mondiale sur les 10 dernières années.

Loin de la guerre pour la première place du podium, la France conserve son savoir-faire de manière constante et reste une référence qui se paye même le luxe d’exporter ses supercalculateurs.

Le passage de flambeau entre les Etats Unis et la Chine sur ce marché ne risque donc pas de perturber outre mesure notre industrie informatique.

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Etienne Henri
Etienne Henri

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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