Stratolaunch, le lanceur spatial improbable

Rédigé le 13 juin 2017 par | Nouvelles technologies Imprimer

Dans un marché dominé par les agences d’Etat, SpaceX a fait beaucoup de bruit ces dernières années en passant du statut de projet fantasque à celui de société crédible. Nous avons longuement parlé dans ces colonnes de l’effet de dépoussiérage qu’a eu l’arrivée d’une entreprise privée dans le secteur des lancements spatiaux.

Alors que la firme multiplie les avancées technologiques (la réutilisation de composants devient quasi-systématiques sur ses derniers tirs), un trublion pointe le bout de son nez.

Stratolaunch Systems Corporation a annoncé que son premier lanceur allait débuter les essais au sol dans les prochains mois.

L’objectif ? Mettre sur le marché un véhicule peu cher pour les lancements en orbite basse… Autrement dit : attaquer le créneau du low cost sur lequel SpaceX comptait bien assoir sa domination.

Quelques années de R&D qui arrivent à leur terme

Fondée en 2011, Stratolaunch avait initialement un calendrier ambitieux puisque les premiers vols étaient prévus pour 2015. Les différentes pistes suivies par les équipes de R&D ont conduit à un retard bien compréhensible.

Il y a deux semaines, le premier prototype de lanceur a quitté son hangar pour montrer ses ailes à la presse dans le désert du Mojave.

En plus du nécessaire exercice de communication après un tel retard, cette sortie est l’occasion de marquer le début de la phase d’essais au sol. Les tests devraient se succéder jusqu’en 2019, date prévue du premier lancement effectif.

Voilà pour ce qui est du calendrier. Vu les retards accumulés jusqu’ici, son respect est tout sauf certain. Le secteur des lancements spatiaux étant d’une grande inertie (pardonnez l’euphémisme), quelques années de retard ne sont pas un problème.

Pour tous les enthousiastes des nouvelles technologies, ce jalon est surtout l’occasion de s’extasier devant les audacieux choix techniques de Stratolaunch et la démesure de son lanceur.

Stratolaunch

Le lanceur de Stratolaunch Crédit : Stratolaunch Systems Corporation

Le Frankenstein du lancement spatial

Vous le voyez, le lanceur de Stratolaunch ressemble à tout sauf à une fusée classique. Cette véritable chimère technologique est composée d’un double fuselage, de six réacteurs de 747 et d’une voilure d’une envergure record de 117 mètres. A titre de comparaison, la fusée Saturn V, qui a permis à l’homme de marcher sur la lune et qui reste le plus gros engin spatial ayant volé, a une hauteur de 110 mètres seulement.

Le concept du lancement aéroporté, s’il n’est pas nouveau, n’est pas des plus simples : l’avion que vous voyez sur la photographie sert à emporter une fusée jusqu’à 12 000 mètres d’altitude sous la partie centrale de sa voilure.

Une fois la fusée correctement positionnée et orientée, un tir « classique » de fusée a lieu avec allumage successif de moteurs, largage d’étages puis mise en orbite de satellites.

Comme pour les fusées Ariane, Stratolaunch fait l’impasse sur la réutilisation de la fusée. Si l’avion a bien sûr vocation à rejoindre son site de décollage (les pilotes et leur famille apprécieront), l’ensemble des composants de la fusée seront jetables.

Ce n’est, en fait, pas un problème car les fusées larguées par avion utilisent des motorisations plus basiques que les lanceurs tirés depuis le plancher des vaches. Leur coût unitaire réduit ne justifie pas l’effort de récupération.

Bien sûr, la capacité d’emport de l’avion limite le poids de la fusée – et celui de la charge utile mise en orbite. Pas question de décliner le lanceur en versions lourdes et super-lourdes comme le font SpaceX et Arianespace.

Le lancement de satellites légers en orbite basse sera la seule et unique possibilité de Stratolaunch.

Ce service pourrait suffire à en faire un succès industriel et économique, mais l’entreprise doit d’abord se débarrasser d’un poids qui risque de freiner sa croissance.

Un problème de positionnement, voire d’ambition

Stratolaunch Systems Corporation a été fondée par Paul Allen, un des co-fondateurs de Microsoft.

Il est banal de rappeler que l’avenir d’une entreprise dépend beaucoup de l’état d’esprit de ses fondateurs, mais cette évidence prend tout son sens sur ce dossier.

Aujourd’hui âgé de 64 ans, Paul Allen explore sagement avec sa nouvelle société une technique assez peu utilisée de lancements spatiaux. Le sexagénaire ne se fend pas de communiqués de presse ambitieux annonçant de futures révolutions dans le domaine. Ce qui pourrait passer pour de la pudeur cache peut-être aussi un manque de motivation. Microsoft n’a jamais été connue pour être iconoclaste, Stratolaunch ne le sera probablement pas non plus (le nom complet de l’entreprise rappelle plus les années 1980 qu’une start-up de 2011).

Avec une fortune personnelle estimée à plus de 20 milliards de dollars, l’informaticien peut aujourd’hui se permettre cet investissement sans craindre pour sa fortune. A titre personnel, son empreinte sur l’industrie de la high-tech a déjà eu lieu il y a plus de 30 ans.

Il semble donc que l’aventure Stratolaunch manque cruellement du sentiment d’urgence qui a accompagné la naissance de SpaceX. Pour mémoire, Elon Musk a risqué sa fortune personnelle dans l’aventure, a attaqué frontalement les autres entreprises de lancements spatiaux, et maintient envers et contre tout l’objectif d’aller sur Mars.

Pour SpaceX, les lancements réussis et la rentabilité ne sont qu’un moyen au service d’une fin ambitieuse. Cette insatisfaction permanente du dirigeant est, c’est une certitude, difficile pour les employés de SpaceX. Le corollaire est que la jeune pousse a, depuis ses débuts, réalisé l’impossible à chaque étape de son développement.

Alors que les lancements spatiaux font partie des défis technologiques les plus compliqués qui soient, que la concurrence est rude et que les opportunités commerciales de Stratolaunch restent limitées à une niche, la direction ne semble pas décidée à donner l’impulsion qui fera – enfin – décoller ses fusées. Vouloir faire différemment des concurrents sans souhaiter faire mieux n’est peut-être pas suffisant pour soulever des montagnes.

Dans ce contexte, Stratolaunch semble aujourd’hui plus un laboratoire technologique qu’une réelle entreprise en voie de bouleverser son secteur avec un tout nouveau type de lanceurs.

Il n’est pas inintéressant de constater que le concept de lanceurs aéroportés a également été choisi par Sir Richard Branson pour sa start-up Virgin Galactic. La spin-off Virgin Orbit, née il y a deux mois, se positionne sur le même segment de marché que Stratolaunch.

Les ambitions spatiales du fondateur de Virgin semblent se heurter au même problème d’ambition que Stratolaunch. Comme Paul Allen, Sir Richard Branson n’a pour l’instant pas offert à Virgin Galactic et Virgin Orbit l’empressement auquel il nous avait habitués sur ses autres affaires.

X-15

Le X-15, dans les années 1960 Crédit : NASA

Les lanceurs aéroportés seraient-ils voués à rester un rêve pour milliardaires technophiles ? Plus d’un demi-siècle après le premier tir réussi du X-15, il semblerait bien que cette méthode de mise en orbite ne soit pas la prochaine révolution des lancements spatiaux… Du moins tant qu’elle ne sera pas portée par des entrepreneurs prêts à bousculer les codes pour arriver à tout prix à leurs fins.

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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