Rachat de Time Warner par AT&T : Votre cerveau intéresse l’industrie high-tech

Rédigé le 26 octobre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

Un vent de concentration souffle sur le secteur de la high-tech. Il y a quelques jours, le groupe de télécommunications américain AT&T a annoncé avoir finalisé les discussions en vue du rachat de Time Warner.

En mobilisant plus de 85 milliards de dollars, AT&T se lance dans une opération qui promet d’être la plus importante de l’année.

Avant d’étudier demain les dessous et les implications de ce rachat, voyons dès aujourd’hui ce qui pousse un groupe de télécommunications à acquérir un producteur de contenu.

La raison est simple : AT&T veut faire main basse sur une ressource rare et convoitée dont Time Warner dispose en abondance.

Cette ressource ? C’est vous. Plus précisément, votre temps de cerveau.

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible » Patrick Le Lay, 2004.

Cette citation du PDG du groupe TF1 de l’époque a fait grand bruit. Les média généralistes et hommes politiques de tous bords s’en sont emparés ; chacun se positionnant face au cynisme ou à l’honnêteté qui en émanent (choisissez selon votre sensibilité personnelle).

Aujourd’hui, la petite phrase ne semble plus si provocante et est même bien souvent utilisée comme argument dans les débats politiques.

Peu de personnes, cependant, ont pris connaissance de la phrase suivante dans la citation : « Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité« . Elle résume la bataille quotidienne que se livrent les fournisseurs de contenu : capter et conserver l’attention des consommateurs.

Vos journées ne font que 24 heures, et tous ces acteurs se battent pour obtenir et conserver votre attention le plus longtemps possible.

Cette ressource est d’ailleurs le principal moteur de croissance de l’industrie high-tech de ces dernières années, c’est pour cela que même les opérateurs de télécommunications veulent une part du gâteau.

Votre attention vaut de l’or

Si vous pensez que la publicité n’est qu’un moyen de rester à flot pour les chaînes de télévision et les journaux, détrompez-vous. La publicité n’est pas qu’un complément de revenu pour des activités dont le business model historique s’essouffle ; c’est une véritable mine d’or.

Google, que l’on ne présente plus, a bâti sa fortune sur les revenus de la publicité (les autres sources de revenus étant anecdotiques).

Aujourd’hui, le groupe est valorisé à plus de 550 milliards de dollars.

En faisant abstraction des projets annexes tels que les voitures autonomes et autres recherches sur l’immortalité, la stratégie de croissance du groupe semble bien être axée sur le « toujours plus de publicités ».

Pas étonnant que tous les industriels du secteur high-tech voient dans la publicité le relais de croissance qui leur fait tant défaut.

Les opérateurs de télécommunications ne font pas figure d’exception. Depuis une quinzaine d’années, les fournisseurs d’infrastructures et de terminaux travaillent avec des marges très serrées.

Bien sûr, ils gagnent de l’argent lorsque vous visionnez une vidéo sur Internet ou par le biais de votre téléphone en facturant l’acheminement des données. Mais cette activité devenue très concurrentielle peine à dégager des bénéfices.

La stratégie retenue est donc de gagner également sur le contenu. De cette manière l’opérateur pourra facturer à l’utilisateur la consultation des vidéos (forfait DATA du téléphone, abonnement Internet) et gagnera de l’argent avec la publicité interstitielle.

Cela vous rappelle le business model d’Apple, qui vend fort cher ses iPhones et prélève 30% sur toutes les ventes d’applications ? Vous avez tout compris !

Vu sous cet angle, l’acquisition d’une société comme Time Warner semble naturelle… Pourtant, le modèle a déjà atteint sa première limite.

Les limites du modèle publicitaires

La première stratégie pour maximiser les revenus publicitaires est d’augmenter la quantité de publicité mélangée au produit. Cette tendance avait les faveurs des fournisseurs de contenu jusqu’à présent, mais il semble qu’un maximum a été atteint.

Qu’il s’agisse du nombre de coupures publicitaires dans les films ou du nombre de publicités affichées sur les pages web, les consommateurs sont arrivés à saturation.

Google
Une recherche sur les « chaises longues de jardin » dans Google

L’image ci-dessus représente une recherche typique sur la page de Google. La zone en bleu représente les espaces publicitaires. La petite zone verte, en bas à gauche, l’espace des résultats dits naturels de la recherche.

Vous en conviendrez : difficile d’afficher encore plus de publicités !

Les contenus télévisés font face au même problème. Même si le seuil de tolérance face aux interruptions publicitaires dépend beaucoup des pays et des cultures, les chaînes ont globalement atteint le maximum acceptable.

Ne parlons même pas de la presse papier dont certains titres sont devenus des quasi-catalogues publicitaires !

La dernière solution dont disposent les industriels pour vous diffuser plus de publicités ? Garder votre attention un peu plus longtemps. L’industrie high-tech dans son ensemble entre donc dans une phase où des acteurs autrefois partenaires deviennent des concurrents.

Le moteur de recherche, le câblo-opérateur et le fabricant de téléphones portables se battent aujourd’hui pour vous faire utiliser leurs services (à prix plancher) le plus souvent et le plus longtemps possible.

Cette situation inédite dans son ampleur conduit à des choix stratégiques peu évidents à première vue et une rétention de l’utilisateur de moins en moins discrète.

Google ajoute en permanence sur sa page principale de nouveaux services (consultation de la météo, extraits d’articles Wikipedia, etc.) qui se basent sur des sites externes. Cela permet de garder l’utilisateur captif un peu plus longtemps… mais cette stratégie ne fonctionnera que tant que les sites tiers, désormais privés de visiteurs donc de revenus publicitaires, restent en activité.

Le moteur de recherche n’a donc pas intérêt à étouffer totalement ses anciens partenaires devenus concurrents s’il ne veut pas se retrouver, paradoxalement, face à une baisse de ses propres revenus. L’équilibre est précaire et difficile à trouver…

Dans la prochaine Quotidienne, nous verrons comment le modèle imaginé par AT&T va pouvoir créer de la valeur ajoutée dans ce contexte.

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Etienne Henri
Etienne Henri

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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