Pourquoi l’euro est-il si méprisé ?

Rédigé le 20 avril 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

Le comédien américain Rodney Dangerfield est célèbre pour avoir utilisé l’expression suivante, empreinte d’auto-dérision : « On ne me respecte pas ». Elle pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’euro. En effet, cette monnaie a une bonne performance, appartient à une des plus grandes zones économiques du monde, mais personne ne la respecte.

L’éclatement de la zone euro, de même que l’effondrement de l’euro, ont été prédits à de multiples reprises depuis 2009 par Paul Krugman, Joe Stiglitz (tous deux lauréats du Prix Nobel), Nouriel Roubini, entre autres éminents économistes américaines, ainsi que par des intellectuels européens médiatisés, tels qu’Anatole Kaletsky, Howard Davies et bien d’autres, moins connus.

En ce qui me concerne, pendant tout ce temps, j’ai toujours été convaincu du contraire : je pense que l’euro ne va pas disparaître et qu’il va se renforcer au cours des années à venir.

Je m’appuie sur des preuves. Depuis l’apparition de la crise de la dette souveraine européenne, en 2010, pas un seul pays-membre n’a abandonné l’euro, et trois nouveaux pays-membres (l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie) y ont adhéré. La zone euro compte donc un total de 19 pays membres. Je pense que d’autres pays y adhèreront au cours des prochaines années, notamment l’Ecosse, la Croatie et la République Tchèque.

En ce moment, l’euro est proche d’un plus-bas de 10 ans, à 1,05 $, et affiche une bonne résistance à ce niveau : il n’a jamais baissé au-dessous des 1,0385 $ lors des sept replis enregistrés ces deux dernières années. Les analystes n’ont eu de cesse de déclarer que l’euro « irait à la parité » (c’est-à-dire un cours croisé EUR/USD de 1 $, voire inférieur). Il n’en fut rien. Lors d’une interview que j’ai réalisée le 12 février 2015 sur Bloomberg TV, je disais que l’euro n’irait pas à la parité. Trish Regan et son confrère, Matt Miller, se sont montrés incrédules. Mais j’avais raison.

Comme je l’ai dit, l’euro n’est pas respecté. Mais son niveau actuel, relativement bas, constitue un excellent point d’entrée pour qui veut parier sur un rebond dans les mois qui viennent.

EUROUSD

Pourquoi l’euro est-il calomnié et dénigré en permanence ?

Pourquoi l’euro n’est-il pas « respecté » ?

Réponse : le biais cognitif.

Les informations que reçoivent les analystes américains, plus particulièrement, concernant l’Europe, proviennent de sources britanniques, notamment de ces deux publications basées à Londres : The Economist et le Financial Times.

Or ces journaux s’opposent à l’euro depuis des décennies et dénigrent continuellement le projet européen composé de l’Union européenne, de la zone euro, de l’euro et de leurs prédécesseurs. Les Américains s’appuient sur Londres en raison de la langue et de la distance qui les empêchent de consulter des sources allemandes, françaises grecques, ou autres, sur le continent. Mais cela biaise leur opinion.

La critique la plus persistante, à l’égard de l’euro, c’est que la zone euro n’a pas de politique budgétaire commune pour accompagner sa politique monétaire dirigée par la BCE. C’est vrai, mais c’est « à côté de la plaque ».

Les fondateurs de l’euro savaient qu’une politique budgétaire unique serait nécessaire. Mais, dans les années 1990, lorsque le Traité de Maastricht a été ratifié, il était trop prématuré de demander aux électeurs européens une entente budgétaire.

Les partisans de l’Union européenne se sont décidés pour cette union monétaire, plus populaire et réalisable à l’époque. L’idée, c’était de faire campagne ultérieurement en faveur d’une politique budgétaire unique et, finalement, de vrais « eurobonds » (garantis par toute la zone Euro). La réponse aux détracteurs de la zone euro n’est pas de la faire exploser, mais de militer en faveur d’une politique budgétaire unique. En résumé, cette approche est celle du « Renforcement de l’Europe ».

La zone euro s’est engagée dans un certain nombre d’initiatives correspondant à cette idée de Renforcement de l’Europe. Il s’agit notamment de réglementations bancaires, d’un système d’assurance unique garantissant les dépôts bancaires, et d’une application unique des nouvelles règles de « bail-in » afin de remplacer les « bail-out », conformément aux exigences du G20 formulée lors du Sommet de Brisbane (Australie), en novembre 2014.

Toutes ces mesures associées à une orientation vers une politique budgétaire unique, des eurobonds, et de solides plafonnements des déficits et ratios dette/PIB, renforceront l’Union européenne, contrairement à ce que clament ses détracteurs.

En confondant l’impopularité des bureaucrates de Bruxelles et ce que les citoyens pensent de l’euro lui-même, les détracteurs de la monnaie unique européenne commettent une deuxième erreur d’analyse. Certes, les sondages indiquent que les citoyens méprisent les bureaucrates. C’est comme si l’on demandait aux Américains ce qu’ils pensent de la bureaucratie de Washington ou du Congrès. Ils ne les supportent pas !

Mais lorsque vous posez des questions concernant la popularité de l’euro, il en ressort une tout autre réponse. Les citoyens de la zone euro soutiennent fortement l’euro. Même au sommet de la crise de la dette grecque, en 2015, les sondages n’ont cessé de montrer que 60% de la population grecque était favorable à l’euro. La raison est limpide. Les Européens se souviennent de cette triste époque de la drachme grecque, de la lire italienne et de la peseta espagnole. Ces monnaies étaient sujettes à une inflation continuelle qui ponctionnait les épargnants et privait les retraités de pouvoir d’achat. L’euro est considéré comme un rempart contre les tentatives de vol de richesse via l’inflation orchestrées par les gouvernements.

Le nationalisme peut-il menacer l’euro ?

On perçoit une autre menace, contre l’euro : la montée du nationalisme en Europe. Cette montée est réelle mais ses conséquences ne sont pas aussi affreuses qu’on ne le craint. Le vote britannique en faveur du Brexit ne portait pas sur une sortie de l’euro, mais bien sur une sortie de l’Union européenne. Le Royaume-Uni n’a jamais adhéré à l’euro, dès le départ. Il a conservé la livre sterling. Le nationaliste Gert Wilders a démontré une certaine force, lors des récentes élections néerlandaises, mais pas suffisamment pour constituer un gouvernement.

Le prochain grand test, s’agissant des tendances nationalistes présentes en Europe, ce sera lors des élections présidentielles françaises, les 23 avril et 7 mai prochains. La candidate nationaliste, Marine Le Pen, devrait avoir une majorité de voix au premier tour, et accéder au deuxième tour. A ce stade, les électeurs de quatre des cinq principaux partis s’opposant à Le Pen s’uniront autour d’un candidat : Emmanuel Macron, très certainement, qui remportera probablement le deuxième tour, le 7 mai.

Même si Le Pen gagnait au second tour et appelait à un référendum sur l’Union européenne ou l’euro (le soi-disant Frexit), il est probable que les électeurs français resteraient au sein de l’Union européenne et la zone euro malgré la présidence de Le Pen. L’émergence du nationalisme, en Europe, concerne plus l’immigration que l’euro, qui demeure populaire.

Une autre élection importante, cette année, c’est celle qui se déroulera en Allemagne, où un nouveau chancelier sera élu le 24 septembre prochain. La course sera serrée mais nous pensons qu’Angela Merkel va conserver ses fonctions de chancelière. Même si elle n’y parvient pas, l’euro n’est pas menacé. Le principal candidat sur les talons de Merkel est un socialiste, également favorable à l’euro.

En résumé, le nationalisme est une tendance importante dans la vie politique européenne et il mérite d’être étroitement surveillé. Mais il ne représente pas une menace pour l’euro, ni à court ni à moyen termes.

Les atouts de l’Union européenne

Enfin, les analystes ne devraient pas négliger la dimension, la force et la résistance de l’Union européenne. Selon le classement des Nations-Unies, l’UE est la plus grande économie du monde, avec un PIB de 18 500 Mds$, soit légèrement supérieur aux 18 000 Mds$ du PIB américain. (Le FMI et la Banque Mondiale rangent l’UE à la seconde place, tout de suite après les Etats-Unis).

La population de l’UE est de 508 millions d’habitants, soit bien plus importante que celle des Etats-Unis, qui comptent environ 310 millions d’habitants. Les membres de la zone euro, réunis, possèdent environ 10 000 tonnes d’or, soit davantage que les Etats-Unis, qui en possèdent environ 8 100 tonnes.

En percevant l’UE comme un agrégat de petits pays bien séparés dont certains se trouvent dans une situation économique désastreuse, on déforme l’image de cette force de l’euro. Lorsque l’on considère l’ensemble de la population, du PIB, de l’or et autres mesures d’évaluation, il en ressort que l’UE est un formidable concurrent face aux Etats-Unis, au Japon ou à la Chine, en tant que leader économique mondial.

Cette opinion est étayée par le fait que la Chine accroit ses investissements directs en Europe et continue de détenir une part importante de ses réserves de change en euros, (et réduit son portefeuille en bons du Trésor américains).

L’origine de ces forces est importante si l’on considère la façon dont les monnaies s’échangent entre elles. Les devises peuvent perdre pratiquement toute valeur, comme cela s’est produit récemment au Zimbabwe et au Venezuela, de même que dans l’Allemagne de Weimar, il n’y a pas si longtemps.

L’euro résiste face au dollar

Mais les principales devises évoluent plutôt au sein d’une fourchette qui, certes, peut être large, mais reste pérenne. C’est plus particulièrement vrai en ce qui concerne les deux principales devises du monde : le dollar (USD) et l’euro (EUR).

La paire EUR/USD a évolué au sein d’une large fourchette, variant d’un plus-bas de 0,84 $ (en octobre 2000) à un plus-haut de 1,60 $ (à la mi-2008). En gros, cela signifie que l’euro a doublé en moins de huit ans. C’est une fourchette large mais cela reste une fourchette. En ce moment, l’euro s’échange aux alentours de 1,06 $, fermement installé en bas de fourchette.

Au cours de ces dernières années, la fourchette de transaction a été encore plus étroite, variant de 1,39 $ en mars 2014, à 1,0385 $ en décembre 2016. Il est important de noter que l’euro a testé ce plus-bas à trois reprises, ces deux dernières années, et il a bien résisté, demeurant à chaque fois au-dessus de la parité.

EUROUSD

Si l’on recourt à des séries temporelles à long terme, il semblerait que l’euro dispose d’une large marge de manoeuvre pour partir à la hausse une fois que les vents contraires de la politique s’apaiseront.

Que va-t-il se passer pour l’euro, à partir de maintenant ?

La situation monétaire aux Etats-Unis compte parmi les facteurs les plus importants. La paire EUR/USD est autant affectée par la politique du dollar conduite par la Fed que par la politique de l’euro conduite par la BCE.

La Réserve fédérale est clairement sur la voie du resserrement monétaire. En attendant, la BCE poursuit sont « Euro-QE », les taux d’intérêt négatifs et autres mesures destinées à affaiblir l’euro, à importer de l’inflation et à donner un coup de pouce à l’Union européenne. Cette politique de la BCE, ainsi que l’incertitude politique, expliquent la faiblesse actuelle de l’euro.

Mais tout est sur le point de faire volte-face. La Fed opère un resserrement dans un contexte de faiblesse économique et court le risque de précipiter l’économie américaine dans la récession. La Fed s’en rendra peut-être compte d’ici cet été, mais alors, les dégâts auront déjà été commis. Nous pensons que la Fed va faire volte-face et passer à l’assouplissement via le « forward guidance » d’ici le mois de juillet, ce qui va affaiblir le dollar et booster l’euro.

De même, la politique de l’argent facile de la BCE est sur le point de s’inverser. L’inflation a commencé à apparaître en Allemagne et dans d’autres pays de la zone euro. Les électeurs allemands ne tolèreront pas l’inflation et, si elle augmente davantage, pourraient rejeter Angela Merkel. Or le président de la BCE, Mario Draghi, compte sur le soutien de Merkel pour prendre des décisions difficiles concernant les sauvetages en Grèce et les rachats d’obligations des membres de la zone euro.

Au pire des cas, Draghi opèrera un resserrement de sa politique d’ici juillet, juste à temps pour augmenter les chances de réélection d’Angela Merkel en septembre. C’est ainsi que les banques centrales et les gouvernements travaillent main dans la main en coulisse.

Il semblerait que l’euro ait atteint un plancher et soit prêt à grimper fermement à mesure que les nuages politiques et monétaires se dissiperont. Gaël Deballe a trouvé le meilleur moyen de jouer la carte de l’euro. Sa recommandation et son analyse détaillée sont à retrouver dans la dernière Alerte Guerre des Devises.

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Jim Rickards
Jim Rickards
Rédacteur en chef de Strategic Intelligence

James G. Rickards est le rédacteur en chef d’Intelligence Stratégique, la toute nouvelle lettre d’information lancée par Agora Financial aux Etats-Unis. Avocat, économiste et banquier d’investissement avec 35 ans d’expérience sur les marchés financiers de Wall Street, Jim est également l’auteur de Currency Wars et de The Death of Money, deux ouvrages devenus best-sellers du New York Times. Enfin, Jim est également chef économiste pour le fonds d’investissement West Shore Group.

Il est également rédacteur en Chef de Trades Confidentiels et Alerte Guerre des Devises.

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