Faut-il avoir peur ou se réjouir de la fin des hydrocarbures français ?

Rédigé le 30 août 2017 par | Matières premières & Energie Imprimer

hydrocarbures la chronique agoraLa rentrée s’annonce mouvementée pour le secteur énergétique hexagonal. Alors que les marchés sortent à peine de leur traditionnelle torpeur estivale, la presse a relayé dimanche un projet de loi particulièrement ambitieux. Le gouvernement compte en effet imposer la fin de l’exploitation des hydrocarbures en France d’ici 2040.

Il n’est pas dans nos habitudes d’analyser l’actualité politique, généralement bien peu corrélée à l’économie réelle. Après tout, une loi portant sur une période aussi longue et relativement isolée par rapport aux grandes orientations du pays a de fortes chances d’être abrogée avant échéance.

Malgré tout, un des volets du projet de loi est intéressant puisqu’il concerne un sujet que nous avons traité in extenso dans ces colonnes : les hydrates de méthane (à relire : partie 1, 2, 3 et 4).

Le texte prévoit de bannir purement et simplement la recherche d’hydrocarbures non conventionnels – parmi lesquels les fameux hydrates.

La loi, une fois votée, ne sera donc pas qu’un affichage d’intentions écologiques à destination des générations futures : elle concernera directement notre industrie énergétique et sa capacité à travailler dans l’après-pétrole.

Quand la loi impose ce que les industriels craignent

L’activité d’extraction de pétrole a ceci de particulier qu’elle consiste, pour les entreprises, à scier la branche sur laquelle elles sont assises.

Lorsqu’un industriel comme Total décide d’ouvrir ou de fermer les vannes de ses puits, il s’agit toutes choses égales par ailleurs d’un arbitrage sur le prix du pétrole et le coût de maintien en fonctionnement des installations. Un baril de pétrole vendu est un baril perdu. Tout l’enjeu des producteurs est donc de maintenir la fuite en avant et de renforcer les réserves plus rapidement que les ventes ne les épuisent.

Entre les différents acteurs, le jeu du partage des ressources est à somme nulle. Les savoir-faire des équipes peuvent jouer sur la vitesse d’extraction, mais pas sur la quantité totale d’hydrocarbures présente dans les puits.

Fin juin, Patrick Pouyanné (P-DG de Total), confirmait publiquement ses craintes de tension sur l’approvisionnement en énergies fossiles à court terme. Il faut reconnaître au groupe français (et à son concurrent Shell) une certaine forme d’honnêteté sur le sujet.

Imaginez-vous un instant le P-DG de Peugeot annonçant que les capacités de productions de ses usines risquent de baisser de 3% par an, et que le marché automobile mondial laissera près de 20% de la demande insatisfaite à moyen terme ? Un tel discours serait inimaginable. La production énergétique est décidément un secteur bien particulier…

Nous nous trouvons donc dans une situation assez paradoxale. Les industriels tirent la sonnette d’alarme sur une possible incapacité à maintenir leur offre. De leur côté, les pouvoirs publiques entendent purement et simplement les empêcher d’exercer leur activité – au moins sur le territoire français.

Nous l’avions vu dans notre série dédiée aux hydrates de méthane : ces composés représentent l’alternative la plus crédible au pétrole, en termes de disponibilité comme d’usages. Si la loi est votée en l’état, il faudra faire sans.

Quelles conséquences pour l’industrie française ?

Vous le voyez : l’objectif affiché par le gouvernement est totalement en phase avec les dispositions du texte. Il ne s’agit pas simplement d’accompagner le déclin naturel de la production pétrolière par une loi qui s’appliquerait après la bataille. Il s’agit bel et bien de cesser l’extraction d’énergie carbonée en France.

Reste une question : notre société sait-elle faire sans ? Aujourd’hui, la réponse est incontestablement non. Pour certains usages, comme la production d’électricité, l’utilisation directe de pétrole comme énergie primaire est une aberration. Il se trouve que cet usage a quasiment disparu de notre pays.

Pour d’autres (carburant, chauffage, pétrochimie), les hydrocarbures sont tout simplement irremplaçables. Les grands consommateurs de pétrole et de gaz ne vont pas du jour au lendemain réinventer la physique et ne plus avoir besoin de sources carbonées. Ils vont tout simplement se tourner vers les marchés internationaux des hydrocarbures.

Or, le marché de l’énergie n’est pas un marché local. La production française ne compte que pour un petit pourcent de sa consommation. La disparition de l’extraction locale d’énergies fossiles ne changera donc rien pour les entreprises consommatrices.

L’impact direct pour les producteurs d’énergie est similaire. Le territoire français est une zone négligeable pour les gros producteurs d’hydrocarbures.

A part pour les quelques compagnies exploitant directement les 63 gisements de pétrole et de gaz encore en activité en France, la mesure sera indolore.

C’est, encore une fois, au sujet des hydrates de méthane que la future loi pourrait avoir le plus d’effets. Avec son immense territoire côtier, la France aurait pu être un acteur majeur de l’après-pétrole.

Sans préjuger des conditions d’attribution des permis d’exploitations, nous aurions pu espérer que notre champion national Total soit bien placé pour mettre sur le marché nos ressources gazières.

Cette perspective, bien qu’un peu lointaine, n’est désormais plus d’actualité. Le groupe devra donc trouver d’autres relais de croissance pour combler l’inexorable déclin de production ses puits.

C’est, d’ailleurs, ce à quoi il s’attelle actuellement. Le rachat cet été de Maersk Oil pour 7,4 milliards de dollars va permettre au français d’augmenter ses réserves en mer du Nord. A horizon 2020, Total prévoit grâce aux nouveaux puits d’augmenter sa production de près de 200 000 barils équivalents pétrole par jour (bep/j).

Ce rachat fait suite à celui, officialisé le 5 août, de Saft pour un montant de près d’un milliard d’euros. Saft est le leader mondial des batteries industrielles (transport, espace, défense et stockage massif). En parant au plus pressé (l’épuisement des puits) tout en investissant massivement dans les énergies renouvelables, Total est prêt à gérer au mieux la fin programmée de son activité historique. [NDLR : Selon Goldman Sachs, c’est le carburant du XXIe s. Sans lui, pas de batteries, pas de smartphones, pas de voitures électriques. Warren Buffet y investi, Elon Musk aussi… pour en savoir plus, c’est ici…]

Comment orienter vos investissements ?

Toute législation sur l’usage d’hydrocarbures concerne a priori les industries productrices et consommatrices.

En ne ciblant que la production sur le territoire national, la nouvelle loi ne va finalement pas changer grand-chose pour vos sociétés préférées.

Les consommateurs continueront à s’approvisionner sur les marchés internationaux. Les producteurs de pétrole bien diversifiés se contenteront de fermer leurs puits à expiration des permis d’exploitation. Si vous souhaitiez investir directement dans l’essor des hydrates de méthane, vous vous êtes probablement positionné sur les acteurs asiatiques qui ont une avance certaine.

Il pourrait aussi être tentant de penser que cette interdiction offrira un coup d’accélérateur à l’usage des énergies renouvelables. Les ordres de grandeur en jeu montrent qu’il n’en est rien. A moins d’interdire en parallèle l’importation d’énergies fossiles, notre paysage industriel ne sera pas modifié par la future loi.

La disparition des extractions française sera, en revanche, mesurable sur notre déficit extérieur (la production française représente près de 300 millions d’euros en année pleine qui devront être compensés par des importations) et en termes de réduction de la pollution locale lorsque les sites fermeront.

Vous avez sans doute, cher lecteur, votre propre opinion sur la pertinence d’une telle loi. Sachez, quoiqu’il en soit, qu’elle n’aura qu’un effet négligeable sur vos investissements !

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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