Pétrole : les États-Unis vs. l’OPEP

Rédigé le 28 mars 2017 par | Matières premières & Energie Imprimer

En fin de semaine dernière, alors que la réforme du Patient Protection and Affordable Care Act, plus connue sous le nom d’Obamacare, s’enlisait, Donald Trump apposait sa signature sur un projet extrêmement controversé : celui de la construction du pipeline Keystone XL.

Ce pipeline doit permettre de transporter du pétrole issu des sables bitumineux canadiens, dans l’Alberta, jusqu’à des raffineries situées 1 900 km plus loin, dans le golfe du Mexique. Le projet traîne depuis 10 ans et, étant transnational, nécessite l’accord du président américain. Il devrait permettre d’acheminer l’équivalent de plus de 800 000 barils par jour, et ce bien plus rapidement que l’actuel pipeline Keystone.

Keystone pétrole
Tracés de l’actuel pipeline Keystone (en marron) et du futur projet Keystone XL (en bleu)
Source : Le Monde

Barack Obama avait décidé, en 2012, de l’interdire, jugeant qu’il n’apporterait pas grand-chose à l’indépendance énergétique des Etats-Unis et préférant mettre l’accent sur les sources d’énergies renouvelables. Le projet a été ardemment combattu par les associations environnementales ainsi que par les tribus indiennes installées sur les territoires que va traverser le pipeline.

Donald Trump avait annoncé dès janvier son intention de revenir sur la décision de son prédécesseur, soulignant l’importance du projet pour l’énergie américaine. Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, s’est félicité de cet accord, dont l’importance commerciale pour le Canada est loin d’être négligeable.

Je ne vais pas me prononcer sur l’utilité de ce nouvel afflux de pétrole vers les États-Unis… mais simplement me pencher sur les conséquences très concrètes de cette décision.

D’une certaine manière, cette décision arrive au pire moment : à un moment où les États-Unis nagent dans le pétrole.

Je vous en parlais dans une précédente Quotidienne : les producteurs américains de pétrole, et tout particulièrement de pétrole de schiste, relèvent la tête après quelques mois difficiles. Leur résistance à la faiblesse des cours du brut est remarquable. Chaque petite hausse du cours du baril est le prétexte pour creuser de nouveaux puits, forer un peu plus, produire encore et encore.

Cette frénétique activité est soutenue par l’économie du taux bas. Pour les banques, le forage pétrolier demeure une affaire qui roule malgré les risques.

La conséquence ? Prévisible : le nombre de forages s’est fortement repris ces derniers mois, passant d’un plus bas de 400 puits au printemps 2016 à plus de 600 actuellement.

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Evolution du nombre de forages aux Etats-Unis
Source : Bloomberg

Bien sûr, nous sommes encore loin du sommet des 1 900 forages enregistrés début 2015… mais la production américaine de brut, à neuf millions de barils par jour, devrait rapidement atteindre son plus haut de début 2015 (autour de 9,6 millions de barils/jour).

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Evolution de la production américaine de brut
Source : Bloomberg

Comment, avec trois fois moins de puits, les États-Unis parviennent-ils à produire presque autant ? La meilleure exploitation technique des puits explique en partie cette performance. Mais aussi parce que les producteurs de pétrole à travers le monde – cela ne concerne pas que les producteurs américains– se sont comportés comme de véritables Shadoks. Ils ont pompé tant et plus, même avec un baril sous les 30 $.

La production de brut américaine devrait donc retrouver son plus-haut de 2015 d’ici quelques mois.

Vous pourriez-vous dire que ce n’est pas très important, le brut américain restant sur le territoire américain. Si les marchés ont retenu deux cours pour le brut, un pour celui de la mer du Nord (le Brent) et un pour le pétrole américain (le WTI), ce n’est pas pour rien.

Certes, mais la situation change. Premièrement, les États-Unis ouvrent progressivement les exportations d’hydrocarbures. Gaz et pétrole américains prennent de plus en plus les routes de l’exil, et influent sur le grand marché mondial.

Ensuite, les marchés suivent de très près la production américaine de brut, et peut-être encore plus les stocks américains de brut. Ceux-ci sont dévoilés toutes les semaines, le mercredi, et si vous jetez un œil à l’évolution du WTI comme du Brent, vous observerez de répétitifs mouvements ce jour-là.

Un exemple ? Le 7 mars dernier, les stocks de pétrole augmentaient de plus de 11 millions de barils alors que le consensus attendait une augmentation de seulement 1,6 million. Conclusion, le cours du WTI a décroché, perdant 5 $ en quelques jours. Et le Brent faisait de même…

Ces stocks augmentent, et atteignent des niveaux historiques. Les réserves commerciales de brut américain dépassent actuellement les 533 millions de barils, un peu plus haut et une hausse de 6% sur un an.

Encore une fois, les États-Unis ne sont pas les seuls concernés, et ce malgré l’accord de réduction de leur production signé en fin d’année dernière par l’OPEP et une poignée d’autres producteurs. Un tout récent rapport de l’Agence internationale de l’Energie (AIE) rappelait que le rééquilibrage de l’offre et de la demande n’allait pas se faire en un jour : « le marché a besoin de temps pour ressentir pleinement l’impact des importantes réductions de l’offre prévues dans les accords de baisse de production« .

Mais voilà, les États-Unis n’ont pas signé cet accord. Ils n’ont même pas participé aux discussions. Ils jouent les francs-tireurs, et contrarient les efforts des autres pays producteurs. En janvier dernier, les stocks de pétrole des pays de l’OCDE avaient ainsi encore augmenté de 48 millions de barils à 3,03 milliards de barils. Une hausse en très grande partie imputable aux États-Unis.

La toute récente autorisation de construction du pipeline Keystone XL est un signal. Il faudra plusieurs années avant que ce pipeline ne soit construit. S’il l’est… En effet, le constructeur du projet, TransCanada, n’est pas encore parvenu à un accord avec tous les propriétaires des terrains que va traverser le pipeline. Reste que, pour les marchés, et à court terme, le message est clair : les États-Unis vont tout faire pour favoriser leur production pétrolière.

Ce message américain, porté par l’industrie du pétrole de schiste et soutenu par Trump, brouille celui de l’OPEP. Il pèse sur les cours du pétrole, et c’est très visible sur l’évolution du prix du Brent :

brent

En fin d’année, le cours du Brent repassait au-delà des 55 $, soutenu par l’annonce de l’accord de réduction de production par l’OPEP. Il s’est maintenu, bon an mal an, autour de ce niveau jusqu’à l’annonce de la hausse massive des stocks américains, mi-mars.

L’effet est similaire sur le WTI :

WTI

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

C’est un double pari qui s’offre à vous.

Premièrement parier – à moyen terme – sur les producteurs américains qui vont profiter d’une vague montante d’intérêt de la part des investisseurs.

Et de l’autre, rester prudent devant les paris haussiers, à moyen terme, sur le pétrole. Face à la faible hausse des cours, il n’est pas certain que l’OPEP et ses alliés du moment parviennent à prolonger leur accord de réduction de production au-delà de juin.

Dimanche dernier, les signataires de l’accord ont ainsi décidé… de réfléchir à la possibilité de le prolonger de six mois (une commission va « passer en revue les conditions du marché pétrolier et de revenir en avril 2017 concernant l’extension des ajustements volontaires de production »). Une prudence qui tranche avec les précédentes déclarations qui présentait le renouvellement de l’accord comme presque assuré.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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