La naissance d’un monde sans dollar

Rédigé le 19 octobre 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

En 1960, Robert Triffin a exposé dans Gold and the Dollar Crisis: The Future of Convertibility un paradoxe intéressant. Il a constaté, à une époque où la convertibilité du dollar en or était de plus en plus délicate à maintenir, que l’utilisation internationale d’une devise pour les règlements commerciaux imposait à son pays émetteur d’importants déficits.

Alors qu’une monnaie est initialement choisie pour les échanges internationaux en vertu de sa stabilité, sa démocratisation nécessite que le pays émetteur ait une politique monétaire laxiste.

Cela conduit, en théorie, à une perte de confiance dans ladite monnaie.

La conclusion logique de ce paradoxe est que toute monnaie utilisée mondialement est intrinsèquement instable et tend à se déprécier jusqu’à, à terme, être remplacée.

En 1945, le dollar a atteint ce statut de monnaie internationale alors que l’Europe était en cendres après des années de conflit généralisé. Cette situation a donné aux Etats-Unis un « privilège exorbitant » dénoncé par Valéry Giscard d’Estaing : la possibilité de fonctionner avec d’importants déficits commerciaux sans en payer le prix économique.

Immortel dollar

De nombreux stratèges pensaient que cette parenthèse monétaire enchantée toucherait à sa fin à partir de 1971, suite à l’arrêt de la convertibilité du dollar en or décidée par Nixon.

La fermeture de la fenêtre de l’or a d’ailleurs conduit au premier choc pétrolier de 1973. Contexte géopolitique incertain, érosion de la valeur du dollar, décision de l’OPEP de ne plus subir la baisse de valeur nominale du pétrole exprimé en dollars : tous les ingrédients étaient présents pour une crise majeure.

Fin 1973, la messe semblait dite : tout portait à croire que l’ère du dollar-roi était terminée.

L’administration Nixon a pourtant réussi un coup de maître en traitant directement avec l’Arabie saoudite. Dans une négociation que certains historiens considèrent teintée de subtiles menaces, Henry Kissinger a convaincu la famille royale de vendre son pétrole exclusivement en dollars américains. Cet accord s’appliquait à tous les acheteurs, qu’ils soient américains, européens, russes ou chinois.

L’autre facette de l’accord concernait le stockage des devises de l’Arabie saoudite, qui s’engageait à investir ses excédents commerciaux en bons du Trésor américain.

Malgré les grandes incertitudes sur la valeur du dollar à l’époque, les Etats-Unis restaient le plus gros importateur de pétrole brut. La famille royale avait tout intérêt à accepter les conditions de l’administration américaine. D’autant que les Etats-Unis s’engageaient, en parallèle, à assurer la sécurité du royaume manu militari. Une offre difficile à refuser en pleine guerre du Kippour.

Pourquoi s’intéresser à cette anecdote historique 40 ans plus tard ? Tout simplement parce que ses effets se font encore sentir aujourd’hui.

Cet accord a permis aux Etats-Unis de maintenir la suprématie du dollar durant toute la fin du XXème siècle. Il a également stabilisé la valeur de la devise malgré la politique monétaire surréaliste de la Fed ces 10 dernières années.

Quantité de bons du Trésor (T-Bonds) détenue par les principaux exportateurs de pétrole

Quantité de bons du Trésor (T-Bonds) détenue par les principaux exportateurs de pétrole – Infographie : Bloomberg

La détention de T-Bonds par les pays exportateurs de pétrole a explosé depuis les années 2000.

L’encours de l’Arabie saoudite a été multiplié par cinq en 15 ans – et nombre d’experts estiment que ces encours sont largement sous-évalués pour ménager les susceptibilités locales.

L’accord inextricable pensé par Nixon dans les années 1970 est, encore aujourd’hui, la base de notre système monétaire international.

Toutes les nations développées étant demandeuses de pétrole, elles ont été contraintes d’acquérir des dollars pour régler leur facture énergétique. C’est ce montage qui a permis aux Etats-Unis de creuser toujours plus leurs déficits commerciaux.

Avec, d’un côté, des nations achetant des dollars et, à l’autre bout de la chaîne, les pays exportateurs plaçant leurs liquidités en bons du Trésor, le dollar a pu rester incroyablement stable depuis 40 ans.

Tout autre pays interrompant du jour au lendemain la convertibilité en or de sa monnaie et pratiquant une politique monétaire aussi laxiste aurait été contraint à la faillite.

Le dollar, lui, a survécu.

Le dollar n’est pas qu’une monnaie fiduciaire

La longévité du dollar serait inexplicable si cette monnaie était simplement basée sur la confiance.

Depuis les années 1970, bien des monnaies se sont effondrées. Il n’y a qu’à se rappeler du pouvoir d’achat d’un franc de l’époque et de sa sortie du Serpent monétaire européen en 1974 pour s’en convaincre.

Certains affirment que la valeur du dollar est assurée par un actif bien tangible : l’armée américaine. C’est en partie vrai. Malgré tout, les Etats-Unis n’imposent pas l’usage du dollar par la force, et les acteurs économiques étrangers qui se tournent vers le dollar pour leurs transactions le font par choix.

Une explication plus conforme à la réalité est que le dollar est, depuis 1974, bel et bien basé sur un actif tangible.

Les opérateurs commerciaux ont bien compris, en 1971, que les promesses autour du dollar n’engageaient que ceux qui y croyaient.

Ce n’est donc pas pour les beaux yeux de la Fed ni par peur de représailles militaires que les étrangers ont acquis des dollars à tour de bras depuis 1974, mais bien parce que cette monnaie possède un sous-jacent que ni le Franc, ni le Deutschemark, ni même le Franc Suisse ne possédaient : le pétrole.

Depuis 40 ans, posséder des dollars permet d’obtenir des barils de pétroles sonnants et trébuchants. Vous connaissez l’addiction de nos économies industrielles pour l’énergie : se passer de pétrole, c’est se passer d’usines.

Tous les pays économiquement développés doivent par conséquent acquérir des dollars pour régler leurs importations énergétiques sur les marchés internationaux. Le flux acheteur de devises est garanti ; la Fed peut faire surchauffer ses rotatives sans crainte d’un scénario d’hyperinflation comme l’a connu le Zimbabwe.

Qu’est-ce qui pourra tuer le dollar ?

Les économistes de l’école classique attendent depuis les années 1970 l’effondrement du château de cartes de la dette américaine… et ne voient toujours rien venir.

Vous l’avez compris : le dollar survit car il reste nécessaire pour acheter du pétrole. Tant que le pétrole continuera de s’échanger en dollars, il n’y a aucune raison que sa valeur chute brutalement.

La bien connue citation de John Bowden Connally, secrétaire du Trésor sous Nixon, est toujours d’actualité : « le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème ».

Seul un changement de paradigme sur le marché du pétrole pourrait remettre en question l’hégémonie du dollar… et ce changement vient d’avoir lieu.

La Chine a annoncé son intention de proposer des contrats à terme sur le pétrole libellés en yuan.

Nous verrons dès demain comment ces contrats pourraient conduire à la dédollarisation rapide de l’économie mondiale, et à un choc majeur pour l’économie américaine.

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

Un commentaire pour “La naissance d’un monde sans dollar”

  1. China Takes Aim At The Petrodollar
    By Tsvetana Paraskova – Oct 15, 2017, 2:00 PM CDT

    China continues to pursue its ambitious plan to make its currency—the yuan—more international.
    The world’s top crude oil importer and key oil demand growth driver is now determined to get as many oil exporters as possible on board with accepting yuan payments for their oil.  
    China is now trying to persuade OPEC’s kingpin and biggest exporter, Saudi Arabia, to start accepting yuan for its crude oil. If the Chinese succeed, other oil exporters could follow suit and abandon the U.S. dollar as the world’s reserve currency. Pulling oil trade out of U.S. dollars would lead to decreased demand for U.S. securities across the board, Carl Weinberg, chief economist and managing director at High Frequency Economics, tells CNBC. Weinberg believes that the Chinese will “compel” the Saudis to accept to trade oil in yuan.

    Other analysts warn that the true test of China’s push for a yuan oil trade will be if the Saudis are willing to risk the anger of the U.S. by accepting yuan payments.
    The other option isn’t much better for the Saudis—if they continue to resist trading in yuan, they risk losing further market share of the world’s top crude oil importer and possibly the snub of Chinese investors for the much-hyped IPO of Saudi Aramco next year. Chinese sovereign wealth funds and major state companies have deeper pockets than major institutional investors in the West. For China, an Aramco investment could increase Beijing’s bargaining power to convince Aramco to accept yuan payments. Although there’s no indication yet that Aramco would want yuan for its oil, the Saudis say they’re willing to consider issuing yuan-denominated bonds, in what could be a break from the practice to issue debt only in U.S. dollars.
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    The Chinese scored a success for their currency last year when the International Monetary Fund (IMF) included the yuan in its Special Drawing Right (SDR) basket—an international reserve asset, created by the IMF in 1969 to supplement the existing official reserves of member countries. The yuan joined the U.S. dollar, the euro, the yen, and the British pound sterling in the basket as the IMF recognized “an important milestone in the integration of the Chinese economy into the global financial system.”
    China is also reportedly preparing to launch a crude oil futures contract denominated in Chinese yuan and convertible into gold, potentially creating the most important Asian oil benchmark and allowing oil exporters to bypass U.S.-dollar denominated benchmarks by trading in yuan.
    The Chinese are on an aggressive path to have not only Russia on board with yuan settlements for oil trade.
    “I believe that yuan pricing of oil is coming and as soon as the Saudis move to accept it—as the Chinese will compel them to do—then the rest of the oil market will move along with them,” Weinberg told CNBC this week.
    “Moving oil trade out of dollars into yuan will take right now between $600 billion and $800 billion worth of transactions out of the dollar,” the economist noted, adding that the yuan oil trade would also mean stronger demand for Chinese securities, goods, and services.
    “A rising China is eyeing the benefits of having its own currency play a larger role and to supplant the USD’s role in global trade,” John J Hardy, head of FX strategy at Saxo Bank, said in the bank’s quarterly outlook earlier this month.
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    The initial focus of that trade is oil trade, Hardy said.
    “And if China, having built massive gold reserves in recent years, allows any trade partner to exchange their yuan revenues from oil directly into gold, it would likely vastly reduce the interest in holding foreign exchange reserves in US dollars, increasing the interest in holding gold and yuan,” the analyst noted.
    “Important oil exporters Russia and Iran, long suffering at the hands of U.S. financial and trade sanctions, will be happy participants in this scheme and could provide critical mass,” said Hardy. “The bigger test will be whether traditional US allies, such as Saudi Arabia, would be willing to risk the ire and financial might of the U.S. by agreeing to receive yuan for oil. There are certainly risks to the approach, though the wind is at China’s back.”
     By Tsvetana Paraskova for Oilprice.com

     
     

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