Pourquoi Harvey a fait chuter le pétrole

Rédigé le 4 septembre 2017 par | Matières premières & Energie Imprimer

Alors que les conséquences de l’ouragan Harvey sont encore très loin d’être sous contrôle, les premières estimations de son coût financier commencent à tomber : entre 100 et 140 milliards de dollars. A titre de comparaison, le coût financier de l’ouragan Katrina en 2005 s’élève à environ 100 milliards.

Le gouvernement américain a déjà demandé au Congrès de débloquer 7,85 milliards de dollars d’aides financières immédiates.

Parmi les conséquences économiques de cette tempête, une est particulièrement intrigante : la baisse du cours du baril, et tout particulièrement du WTI américain qui est passé de 47,9 $ le 26 août à 45,9 $ le 30 août. Depuis, le cours du pétrole américain est légèrement remonté, à 47,2 $.

Alors que les Etats-Unis sont un des principaux producteurs de pétrole au monde (mais certes pas de grands exportateurs), que leurs capacités de production et de raffinage ont été directement touchées par Harvey, comment expliquer ce recul ?

Le golfe du Mexique, centre névralgique du pétrole américain

Je vous le disais, la tempête a particulièrement frappé le Texas, centre névralgique et historique du pétrole américain, et dont les côtes bordent le golfe du Mexique. Si vous vous souvenez de la série Dallas, elle se déroule dans cet Etat.

Si l’Etat est traditionnellement tourné vers le pétrole, le formidable développement de l’industrie du gaz et du pétrole de schiste de ces dernières années s’est accompagné d’une nouvelle vague d’investissements majeurs, très largement concentrés sur la côte du golfe du Mexique.

Houston, deuxième plus grande ville du Texas après Dallas, est considéré comme le centre de la production pétrolière américaine. Le Texas compte l’exploitation de puits traditionnels, mais aussi de pétrole de schiste (par exemple à Eagle Ford, qui a été frappé par l’ouragan) et de l’off-shore dans le golfe du Mexique. Comme le rappelle Le Monde, le golfe du Mexique assure 10% de la production pétrolière des Etats-Unis, avec plus de 730 plateformes en activité.

L’ouragan a obligé de mettre à l’arrêt 21% de la production annuelle de pétrole de la région, et 26% de celle de gaz. Une centaine de plateformes ont été évacuées et certains puits traditionnels ont dû suspendre leur production.

La région autour de Houston est aussi un important lieu de stockage puisqu’une partie de la réserve stratégique pétrolière américaine – les sites de Bryan Mound et Big Hill – est située dans ses environs.

Plus important encore la côte du Texas et la Louisiane sur le golfe du Mexique abrite les 5 plus grandes raffineries du pays. Deux d’entre elles sont situées près de Houston. En tout, ce sont 16 raffineries de taille plus ou moins importantes qui ont dû être partiellement ou complètement fermées ces derniers jours. Selon une estimation de Goldman Sachs, entre 15% et 20% de la capacité de raffinage américain ont été stoppé à cause de l’ouragan.

En outre, de nombreux ports de la côte texane ont dû être fermés ces derniers jours, gênant les approvisionnements de pétrole et les exportations. Et certains oléoducs ont été mis en mode pause le temps que les éléments se calme.

Pour résumer, l’ouragan-tempête Harvey a frappé de plein fouet la production énergétique du golfe du Mexique, de la production au raffinage en passant par le stockage et le transport. Et la concentration géographique de ces infrastructures pétrolières s’est avérée un point faible face à un événement climatique majeur tel Harvey.

Production en baisse, prix en hausse ?

Alors que la production américaine de brut recule, vous auriez pu penser que les cours du pétrole allaient s’envoler.

Or, comme nous l’avons vu, il n’en a rien été.

Précisions d’abord que je parle bien des prix du brut. Car ceux de l’essence, eux, sont en forte hausse, atteignant même un plus haut de deux ans et obligeant le gouvernement américain à mettre sur le marché une partie de leurs réserves d’essence et de gasoil.

Mais comment expliquer la chute des cours du brut, alors qu’une partie de la production a été mise à mal ?

La raison principale de ce qui semble à première vue un paradoxe est à aller chercher du côté des raffineries, qui sont les premiers acheteurs de brut.

En 2008, l’ouragan Katrina avait essentiellement touché la production off-shore du golfe du Mexique, pesant sur la production, et faisant grimper les prix du brut.

Mais, cette fois, la situation est différente car c’est surtout la demande – celle des raffineries – qui a subi les conséquences de Harvey. Les raffineries de la côte texane dû ralentir voire suspendre leur activité. Face à une demande particulièrement faible, le cours du WTI a chuté, perdant environ 2 $ en quelques jours.

La décision du gouvernement américain de puiser 4,5 millions de barils dans ses réserves stratégiques pour compenser la baisse de la production a aussi joué un rôle dans la chute du WTI.

Quels effets à long terme ?

Reste à savoir quelles pourraient être les conséquences de l’ouragan Harvey à long terme sur la production américaine.

Tout d’abord, malgré sa violence et l’importance des destructions, Harvey ne va pas faire tomber l’industrie américaine de son piédestal. Les grands acteurs du secteur ont les moyens de se remettre sur les rails.

Malgré tout, Harvey vient bousculer une industrie dont les faiblesses sont masquées par la forte progression de ces dernières années et par sa résistance à l’effondrement des prix du baril de pétrole depuis l’été 2014.

En début d’année, l’Agence d’information sur l’Energie (Energy Information Administration, EIA) prévoyait que la production américaine dépasserait, d’ici décembre prochain, les 10 millions de barils par jour. Un objectif qui doit momentanément être mis en suspens alors qu’il faudra des semaines pour qu’aussi bien production, raffinage et transport reprennent un fonctionnement normal.

En outre, la faiblesse persistante des cours du pétrole continue de peser sur la rentabilité et les budgets des producteurs de pétrole américains, tout particulièrement dans ceux qui exploitent le pétrole de schiste.

Certes, ils ont su faire preuve de résistance face à l’effondrement des cours mais l’augmentation de la production américaine ne s’est pas faite sans coût et sacrifices. Les difficultés financières continuent de s’accumuler, certains producteurs ont encore dû réduire la voilure et avant même Harvey, l’EIA avait revu à la baisse la production américaine de juin, à 9,1 millions de barils/jour.

Le coût humain, matériel et financier de Harvey risque de fragiliser un peu plus les producteurs qui étaient déjà sous pression.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

L’ouragan Harvey est venu rappeler que, malgré les apparences et sa croissance continue au cours des dernières années, l’industrie pétrolière américaine n’est pas exempte de points faibles.

Premier d’entre eux, la faiblesse des cours qui ronge les marges et les bénéfices. A moyen terme, elle va avoir besoin d’un baril plus cher.

Ensuite, la forte concentration autour du golfe du Mexique s’avère problématique alors que des événements climatiques extrêmes, tels Katrina ou Harvey, pourraient se multiplier. Donald Trump n’a pas évoqué l’épineuse question du réchauffement climatique dans ses nombreuses prises de parole autour de la catastrophe mais il est fort probable que, dans les années qui viennent, les centres économiques et industriels situés le long des côtes ou dans des régions « à risque » comme le golfe du Mexique doivent être mieux protégés ou transférés. Et tout ceci pour un coût économique important.

Enfin, cette catastrophe pourrait conduire les Etats-Unis à infléchir leur politique énergétique. Le président Obama avait assoupli les règles sur l’exportations de gaz et de pétrole américains vers l’étranger, faisant progressivement des Etats-Unis un producteur-exportateur. Mais cette politique fragilise aussi le pays en cas de crise climatique. A suivre donc…

Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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