Opioïdes : Participez à la nouvelle guerre contre la drogue

Rédigé le 21 juin 2017 par | Nouvelles technologies Imprimer

Les Etats-Unis font face à un nouveau danger de santé public : l’addiction aux antidouleurs, et tout particulièrement à ceux appartenant à la catégorie des opioïdes. Une véritable épidémie qui touche toutes les couches de la société, tuent des dizaines de personnes par an… et a des répercussions sur l’industrie pharmaceutique.

Quelques chiffres d’abord pour mesurer l’ampleur d’un phénomène qui n’a rien d’anecdotique. En 2015, sur les 50 000 Américains décédés d’une overdose, 35 000 ont été victimes d’une overdose d’opioïdes et 15 000 d’une overdose d’un opioïde qui leur avait été prescrit par leur médecin. A comparer aux 38 000 décédés sur la route. Entre 1999 et 2015, 180 000 décès sont dus à cette addiction.

Ces morts dissimulent une inquiétante réalité : la progression de l’addiction aux opioïdes. Au moins 2 millions d’Américains seraient dépendants à ces antidouleurs. A cela il faut ajouter les quelques 600 000 qui sont accros à l’héroïne. Le lien entre les deux ne doit rien au hasard : 80% des consommateurs réguliers et dépendants de l’héroïne ont commencé par consommer des antidouleurs avant de passer à l’héroïne, souvent plus facile à obtenir qu’un médicament vendu sous ordonnance.

Comme le disait Barack Obama en 2016, voici un véritable problème de santé publique.

Les opioïdes : des tueurs de douleurs, tueurs tout court

Les opioïdes dont vous connaissez certainement certains noms – codéine, oxycodone, méthadone, morphine, hydrocodone, lopéramide, tramadole – sont des dérivés ou produits synthétiques imitant l’opium. Ils sont très utilisés pour combattre les douleurs aigües ou chroniques puisqu’ils agissent sur des récepteurs opiacés essentiellement présents dans le cerveau, et qui peuvent agir sur la douleur, le stress ou l’humeur. Ils peuvent aussi servir à combattre les addictions à d’autres drogues.

Le problème est que ces médicaments peuvent créer à la fois un effet d’accoutumance (il faut alors augmenter la dose pour obtenir les mêmes effets) et de dépendance. Rassurez-vous, si votre médecin vous prescrit des opioïdes pendant une courte période de temps, il y a peu de risque que vous deveniez dépendant de ces petites pilules. Par contre, le risque grandit sensiblement avec les prescriptions à long terme et sur des personnes à risque.

Les risques de dépendance se sont encore aggravés avec l’augmentation de l’efficacité de ces médicaments. Le fentanyl, responsable du décès du chanteur Prince, est par exemple 100 fois plus puissant que cette bonne vieille morphine, qui passerait presque pour de la poudre de perlimpinpin par comparaison. De quoi redéfinir la frontière entre médicament et stupéfiant (le fentanyl est d’ailleurs classé dans cette catégorie dans nombre de pays).

Si les opioïdes tuent, c’est essentiellement parce qu’ils sont des dépresseurs respiratoires, à savoir qu’ils ralentissent la respiration, parfois jusqu’à l’arrêt respiratoire complet… et la mort. Ces effets dépresseurs sont encore accentués par la consommation simultanée d’alcool et/ou d’autres drogues et/ou de somnifères.

La dépendance aux opioïdes accentuent en outre la prise de risques. Les effets psychotropes sur le cerveau sont à l’origine de nombreux accidents puisqu’ils modifient aussi bien l’humeur que la perception. L’usage de la seringue – pour augmenter les effets, certains usagers fument, sniffent, s’injectent les médicaments, voire même mâchent les patchs les contenant – ouvre quant à elle la porte à d’autres risques (partage de seringue, transmission de maladies telles que le HIV, etc.)

Voilà donc un tableau fort sombre pour une épidémie qui touche une partie de plus en plus large de la population américaine et mondiale. En effet, les accros aux antidouleurs ne correspondent pas vraiment au profil type des usagers des précédentes épidémies de drogues, comme celle de crack, qui ont frappé les Etats-Unis au cours des dernières décennies. Pour dire les choses clairement, ils sont majoritairement blancs, aisés, insérés socialement – et les femmes sont particulièrement touchées. Des « desperate housewives » qui carburent à l’oxycodone, au rythme parfois de 40 à 50 comprimés par jour.

De la lutte contre la douleur à la lutte contre la dépendance

Comment en est-on arrivé là ? Une réponse est certainement à aller chercher du côté de l’explosion des prescriptions d’antidouleurs. 250 millions de prescriptions de ce genre enregistrés en 2012, contre moins de 80 millions deux décennies avant.

En France, comme le rappelle Le Monde, « entre 2004 et 2015, le nombre de patients traités par un opioïde fort a augmenté de 74% (environ 500 000 personnes). Quelque 13 millions de boîtes de médicaments de trois opioïdes forts (sulfate de ­morphine, oxycodone et ­fentanyl patch) ont été vendues en 2015, une hausse de 45% par rapport à 2009 ».

Nombre d’opioïdes dit « forts » (les plus puissants), qui étaient jusque-là réservés à des cas limités comme les douleurs cancéreuses, ont vu leur champ de prescription étendu, par exemple aux douleurs du dos. De plus en plus de médecins américains ne prescrivent plus de paracétamol mais passent directement à l’hydrocodone.

Ces prescriptions se sont accompagnées d’un marketing intense des laboratoires pharmaceutiques qui ont par exemple distribué gratuitement des millions de pilules d’opioïdes auprès des médecins.

L’Etat de l’Ohio a ainsi décidé de poursuivre cinq entreprises pharmaceutiques, les accusant d’avoir minimisé les risques de dépendance auprès des pharmaciens et des patients via des plaquettes d’informations ou des sites Internet. L’Ohio est particulièrement concerné puisque le nombre de décès par overdose d’opioïdes y a augmenté de 30% entre 2015 et 2016

Aujourd’hui, le marketing des entreprises pharmaceutiques spécialisées dans les antidouleurs s’étend bien au-delà de leurs marchés traditionnels que sont les Etats-Unis, l’Europe ou le Japon. Amérique latine, Chine, Moyen-Orient… autant de nouveaux marchés où tout reste à faire, comme le soulignait une enquête de Courrier International :

Pour mener à bien cette expansion mondiale, ces entreprises, regroupées sous le nom collectif de Mundipharma, utilisent quelques-unes des méthodes controversées de marketing qui ont fait de l’OxyContin un best-seller pharmaceutique aux Etats-Unis. Au Brésil, en Chine et ailleurs, les sociétés mettent en place des séminaires de formation dans lesquels on encourage les médecins à surmonter leur ‘opiophobie’ et à prescrire des antalgiques. Elles sponsorisent des campagnes de sensibilisation qui poussent les gens à solliciter un traitement médical de leurs douleurs chroniques. Elles vont même jusqu’à proposer des ristournes aux patients afin de rendre plus abordables les opioïdes sur ordonnance.

L’enjeu est important, particulièrement pour les laboratoires spécialisés dans la gestion de la douleur.

Les ventes de ces médicaments ont suivi la même courbe de progression que celle des prescriptions : 282 millions de vente en 2012 contre 112 millions en 1992. Le chiffre d’affaires des pharmas en a lui aussi profité :

Opioïde Source : Les Echos

Le marché mondial des opioïdes, dans lequel les Etats-Unis représentent 60% et l’Europe 20%, devrait passer d’environ 35 milliards de dollars en 2015 à plus de 41 milliards en 2021. Ce qui laisse entrevoir une poursuite de la hausse des cas de dépendance et de morts par overdose.

Face à ce danger, les pouvoirs publics s’organisent… et c’est ce que je vous propose de voir dès demain, dans la Quotidienne. Nous en profiterons pour nous intéresser aux conséquences pour les laboratoires pharmaceutiques et à l’investissement sur les solutions qui existent.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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