Mythe vs. réalité, ou comment naissent les krachs boursiers

Rédigé le 24 mars 2017 par | Indices & Actions Imprimer

Le CAC 40 est toujours au-dessus des 5 000 points, l’envolée de Wall Street au cours des derniers mois est impressionnante, certaines valorisations boursières nous donnent l’impression de manquer d’air…

Et nous tentons toujours de comprendre ce que vont faire les marchés. Qu’ils soient haut, très haut, c’est indéniable mais peuvent-ils poursuivre ainsi ? Vont-ils retomber ? Si oui, quand ?

J’imagine que certains sont prêts à mettre des millions (voire des milliards) sur la table pour connaître la réponse.

Que je n’ai pas…

… Mais cette ignorance ne doit pas nous empêcher de tenter d’y voir plus clair, et de comprendre ce qui se passe sous nos yeux.

Les belles histoires des marchés

Et il me semble que les marchés, pour grimper, ont besoin de croire à une belle histoire.

Quelle belle histoire ? Eh bien, par exemple, à la fin des années 90 et au début des années 2000, les investisseurs achetaient de belles histoires sur les entreprises qui s’attaquaient à cette nouvelle terre promise qu’était Internet.

Avant 2007, les marchés achetaient une autre belle histoire, celle des produits dérivés qui permettaient de faire x100 quand les autres ne faisaient que x2 ou 3. Parmi les produits dérivés les plus populaires, les subprime, ces paquets de crédits immobiliers qui ont permis à certaines banques d’engranger des fortunes.

Ces belles histoires sur les produits dérivés reposaient elles-mêmes sur une autre belle histoire. Celle qui permettait de faire croire à des Américains modestes — voire très modestes — qu’ils pouvaient eux-aussi accéder à la propriété et à la maison de leurs rêves.

La crise de l’euro de 2010 peut elle aussi être lue comme une belle histoire. Celle selon laquelle les Etats ne font jamais faillite, sont des emprunteurs extrêmement sûrs. La belle histoire qui veut que les obligations souveraines soient des investissements sans risque. Et voilà comment on se retrouve avec des banques gavées de dettes des Etats, et de contrats d’assurance-vie qui ne repose que sur cela.

Cette belle histoire en cache plusieurs autres. Celle qui raconte que les Etats peuvent s’endetter sans risque. Celle qui a voulu nous faire croire que le budget grec respectait les normes d’intégration dans la zone euro.

Que des belles histoires qui se sont avérées fausses – et périlleuses quand les marchés se sont rendu compte qu’ils s’étaient bercés d’illusions.

Mais les belles histoires continuent.

La plus envoûtante, la plus répandue, est celle qui veut que les banques centrales maîtrisent la situation. Un véritable best-seller. Nous y croyons tous, ou presque. Depuis 2009, la hausse des marchés actions est alimentée par la baisse des taux et par les politiques ultra-accommodantes des banques centrales.

Les instruments préférés des marchés ont alors été les actions – toutes ou presque – et les obligations souveraines.

Tout dernièrement, c’est une autre belle histoire qui a rencontré un succès foudroyant. Une histoire dont Trump est le héros. Trump allait faire revenir les usines aux Etats-Unis, il allait dépenser des milliards dans les infrastructures, il allait réduire les impôts, il allait soutenir les biotech, l’automobile américaine, le pétrole, le gaz, le charbon. Il allait rendre aux Etats-Unis sa grandeur.

Les marchés ont complètement adhéré à cette belle histoire. Depuis l’élection de Trump ils se sont envolés. Le Dow a gagné 13%, le Nasdaq 12% et le S&P 500 10%.

La réalité derrière le mythe

Ces histoires, comme tout mythe, reposent en partie sur la réalité. C’est d’ailleurs ce qui les rend d’autant plus crédibles, et d’autant plus dangereuses.

Oui, Internet a été une révolution dont nous ne mesurons pas encore complètement l’ampleur. Oui, de véritables fortunes ne sont faites sur cette révolution technologique. Oui, les banques centrales ont repêché les marchés du fond de leur krach. Oui, elles ont nourri la hausse de ces dernières années. Oui, les obligations souveraines sont un investissement intéressant et souvent plus sûr que d’autres. Oui, Trump fait revenir des emplois aux Etats-Unis et, oui, peut-être sa politique aura quelques effets positifs sur l’économie américaine.

Mais pour un Google, combien d’entreprises dont nous avons oublié jusqu’à l’existence ? Pour une obligation allemande, combien d’obligations de pays en situation de faillite ? Oui, les banques centrales ont permis aux marchés de relever la tête, et aux banques de s’en sortir en n’y laissant que quelques plumes. Mais ces opérations de sauvetage ont créé les conditions de la prochaine crise financière. Et, dans le même temps, les Etats ont vu leur endettement s’envoler.

Grands récits et petites histoires

Au sein de ces grands récits boursiers, de plus petites histoires ont, à un moment ou un autre, la préférence des marchés. Récemment, les entreprises de nouvelle économie, comme Uber ou AirBnb, ont vu leur valorisation s’envoler. Les grands noms d’Internet, Apple, Amazon, Google, Facebook et encore plus récemment Snap, ont aussi fait l’objet d’une belle histoire.

Certaines de ces histoires circulent encore. D’autres sont tombées dans l’oubli. Qui parle encore d’impression 3D ? Les matières premières sont elles aussi passées de mode.

D’autres prennent naissance sous nos yeux : pensons par exemple à l’incroyable enthousiasme suscité par le secteur du cannabis depuis la légalisation de ses usages médicaux et/ou récréatifs dans plusieurs Etats américains. [NDLR : Prêt à profiter de ce nouvel engouement ? Ray Blanco a sélectionné pour vous une poignée de valeurs « cannabis » pour jouer le foudroyant développement de ce secteur. A découvrir ici…]

Les ETF, la nouvelle grande histoire ?

Après les actions, après les obligations, un autre « outil » prolifère ces derniers temps et profite d’une incroyable faveur de la part des investisseurs. Cet outil, ce sont les ETF (pour Exchange Traded Funds), ces fonds qui permettent de répliquer les évolutions d’un indice. Ce genre d’outil est dit de « gestion passive » car son objectif n’est pas de faire mieux qu’un indice ou un secteur mais simplement de le suivre.

Les ETF sont à la mode – même Warren Buffett en faisait très récemment l’éloge. En 2016, l’encours total de ces fonds a atteint 3 600 milliards de dollars contre environ 2 900 milliards en 2015. Et ils devraient facilement passer la barre des 4 000 milliards cette année. Les ETP européens (Exchange Traded Products qui regroupent les ETF et les fonds spécialisés sur les obligations ou les matières premières), par exemple et selon le cabinet ETFGI, ont recueilli 620 milliards de dollars en février dernier, et 599 milliards en janvier. Le succès est donc grandissant.

Il est tel que certains dénoncent une véritable bulle sur les ETF, accusés de fausser les marchés – comme si les banques centrales, la financiarisation à outrance, les banques d’investissement, et les algorithmes de trading ne s’en étaient pas chargés depuis longtemps.

C’est – il me semble – se tromper de cible. Les ETF sont la manifestation d’un dysfonctionnement des marchés, pas la cause.

Si les fonds sont aussi populaires, c’est en partie parce qu’ils proposent des frais de gestion bien inférieurs à ceux des fonds actifs. Mais c’est aussi parce qu’ils « collent » à une certaine réalité des marchés.

Alors que ceux-ci ont atteint des sommets historiques, alors que les cours s’envolent, que les valorisations explosent, les investisseurs particuliers ne savent plus à quel saint se vouer. Comment repérer les bonnes occasions, les entreprises qui disposent encore d’une marge de progression boursière ?

Le stock picking s’est compliqué et les ETF, qui ne promettent ni monts ni merveilles mais simplement de répliquer la performance d’un indice ou d’un secteur, deviennent particulièrement attractifs. Pourquoi s’embêter à choisir des actions, alors que les indices progressent sans coup férir ?

Cet engouement pour les ETF ne serait donc que la conséquence du rally des marchés. Et le récent déclenchement du « Trump Trade » ne fait que renforcer leur attractivité.

Mythe vs. réalité, la naissance du krach

Il sera intéressant d’observer ce qui se passera quand la réalité entrera en collision avec le mythe. Comme quand, lors des précédents krachs, les marchés se sont rendu compte que les entreprises misant sur Internet ne gagnaient pas forcément de l’argent. Quand ils ont pris conscience que les crédits subprime ne seraient jamais remboursés. Quand ils se sont rendu compte que la Grèce avait menti sur son endettement ou que les Etats européens et leurs banques avaient accumulés des montagnes de dettes.

Que se passera-t-il quand ils se rendront compte que les banques centrales n’ont pas une maîtrise complète de la situation ou que Donald Trump ne crée pas autant d’emplois que prévu ? Ou que ses déductions fiscales ne sont pas tenables ?

Alors il se passera ce qui s’est passé lors des précédents exemples. Quand la dernière page du livre racontant la belle histoire est tournée, quand le livre est refermé, quand le mot « fin » est prononcé, alors le krach peut commencer.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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