Monsanto + CRISPR : le nouveau pacte faustien des OGM ?

Rédigé le 24 novembre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

Et si nous prenions des nouvelles d’une de nos découvertes scientifiques préférées, j’ai nommé CRISPR-Cas9 ?

Pour ceux d’entre vous qui nous rejoignent, et qui se demandent ce qu’est CRISPR, je vous renvoie à la série d’articles plus explicatifs que j’ai consacré à cette technique d’édition génomique, ici et .

Et pour tout le monde, un rapide rappel. CRISPR est une méthode d’édition de nos gènes qui possède de nombreux avantages : elle est extrêmement précise, assez rapide et relativement peu coûteuse. Autre avantage, elle s’applique à la plupart des organismes vivants, des plantes aux animaux en passant par les bactéries, les virus… et, bien sûr, les êtres humains.

A partir de là, eh bien, tout est possible, du moins en matière d’édition génomique. Quand je dis « tout », c’est vraiment tout. Supprimer un gène défectueux puis le remplacer, détruire des agents infectieux (bactéries, virus) ou encore cellules cancéreuses en s’attaquant à leur ADN, réparer notre ADN contre les dommages du temps, créer par manipulation génétique de nouvelles espèces aussi bien végétales qu’animales, les améliorer, modifier profondément et définitivement des êtres vivants… D’où le surnom de « couteau suisse » dont a hérité cette technique.

Les avantages potentiels sont infinis. En premier lieu contre les maladies génétiques qui sont, comme vous le savez, dû à la présence de gènes défectueux. Imaginez la possibilité de remplacer suffisamment de gènes défectueux par une version « saine »… cela nous permettrait de vaincre la plupart de ces maladies.

Les risques sont tout aussi infinis. CRISPR peut être utilisés sur toutes nos cellules, mêmes les cellules germinales, celles qui forment, chez les animaux, spermatozoïdes et ovocytes. En clair, nous pourrions complètement éradiquer certains gènes d’une espèce entière. Ou bien en rajouter. C’est là l’un des principaux risques induits par CRISPR : la modification génétique peut ne pas concerner qu’un individu mais aussi, via ses cellules germinales, toute sa descendance. Le spectre de l’eugénisme plane donc au-dessus des éprouvettes.

L’alliance de Monsanto et de CRISPR : nouveau pacte faustien ?

La facilité permise par CRISPR de créer de nouveaux organismes est ce qui a attiré l’attention de… Monsanto, le géant américain des biotechnologies agricoles (comprenez des plants et semences OGM) qui s’offre aussi le luxe d’être une des entreprises les plus détestées et critiquées de la planète.

En septembre dernier, Monsanto signait un accord non-exclusif d’utilisation de CRISPR à des fins agricoles avec le Broad Institute du Massachusetts Institute of Technology (MIT), un des deux candidats à la détention de brevets sur cette technologie.

Ce genre d’alliance a évidemment de quoi inquiéter, Monsanto s’étant fait connaître pour ses semences OGM contestées mais aussi pour sa technologie « Terminator » qui lui permettait de rendre les semences stériles (ce qui oblige les agriculteurs à en racheter de nouvelles après chaque récolte).

Pour Monsanto, les avantages sont évidents. Il faut plus d’une dizaine d’années pour développer un OGM avec les techniques traditionnelles. Ce délai pourrait être considérablement raccourci grâce à CRISPR, rendant l’opération d’autant plus rentable.

L’autre grand avantage mis en avant par Monsanto est celui de la sécurité de ces nouvelles espèces crées via CRISPR. Je vous le disais, cette technique est particulièrement précise : elle permettrait donc – la question est encore très largement discuté – de créer des organismes génétiquement modifiés bien plus stables, puisqu’elle ne nécessite pas l’introduction d’un gène « étranger» et donc présentant bien moins de risques que les OGM traditionnels.

Que peut et veut faire Monsanto avec CRISPR ?

Conscients du caractère presque faustien de cet accord, le Broad Institute a imposé trois limitations aux utilisations de la technologie CRISPR par Monsanto.

Premièrement, le groupe américain ne pourra pas rendre ses semences stériles, et ce pour éviter une reprise du scandale « Terminator ».

Deuxièmement, Monsanto ne devra pas utiliser le « gene drive« , une technique permettant d’accélérer la propagation d’un gène, et donc d’une mutation, au sein d’une population. Le gene drive est par exemple utilisé pour créer des populations de moustiques incapables de transmettre le paludisme. Lâchée dans la nature, hors du contrôle humain, l’introduction accélérée d’une mutation peut créer d’importants dégâts, comme l’éradication entière d’une espèce. Une excellente analyse (que vous pouvez lire ici) rappelle que le gene drive via CRISPR nous ouvre, pour la première fois de l’histoire, la possibilité de domestiquer tout le vivant.

Troisième et dernière limitation imposée à Monsanto : celle de modifier des plants de tabac, excepté pour des visées de recherche purement scientifique. On imagine bien en effet les conséquences de la création de plants de tabac rendant les fumeurs encore plus dépendants.

OGM ou pas ?

Ces trois limitations sont-elles suffisantes ? Peut-être pas. Cet accord entre le Broad Institude et Monsanto va cependant peut-être accélérer les discussions en cours quant au statut des organismes créés ou modifiés par CRISPR. Certains militent très fortement pour que ces semences ne soient pas considérées comme des OGM, et donc ne soient pas soumises aux différentes réglementations en vigueur sur les organismes génétiquement modifiés.

Aux Etats-Unis, le débat est déjà en grande partie tranché : le département de l’Agriculture (USDA) a décidé que les semences modifiées par un autre géant américain DuPont et la biotech spécialisée dans CRISPR, Caribou Biosciences, n’étaient pas des OGM mais des organismes génétiquement améliorés (organisms genetically optimized). La raison de cette décision : l’utilisation de CRISPR ne passe pas, contrairement aux OGM traditionnels, par l’introduction d’un gène étranger au sein de l’ADN de l’organisme. Cet organisme n’est donc pas « transgénique » mais simplement « amélioré » ou « optimisé ».

Au sein de l’Union européenne, les débats – houleux – sont toujours en cours et la décision d’intégrer les organismes modifiés via CRISPR a été reportée… aux calendes grecques.

Les défenseurs de CRISPR mettent en avant la fiabilité de cette technologie d’édition génomique (ce qui, au passage, rappelle que les OGM ne sont donc pas tous si sûrs que cela…) puisqu’elle ne nécessite pas l’introduction d’un gène étranger.

C’est un argument de poids mais il se heurte pour l’instant au peu de recul dont nous disposons quant à l’utilisation de CRISPR pour améliorer le vivant. La technique n’a été que réellement mise au point en 2012-2013. Quatre ans après, les répercussions de cette technologie sont encore loin d’être parfaitement étudiées et comprises.

Autre point soulevé par CRISPR : les plants génétiquement édités via CRISPR sont plus difficilement détectables (voire indétectables), ce qui pose la question de la traçabilité.

Malgré tout, l’utilisation de CRISPR pourrait répondre à certains besoins urgents, en faisant évoluer les semences bien plus rapidement pour répondre aux changements climatiques et environnementaux. Monsanto a mis en avant sa volonté de créer des plants plus productifs, plus résistants à la chaleur ou au stress hydrique.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Monsanto n’est pas la seule entreprise de biotechnologies végétales à s’intéresser au potentiel de CRISPR, ou des techniques d’édition génomique voisines que sont TALEN (Transcription activator-like effector nucleases), ou les nucléases à doigt de zinc. J’évoquais plus haut la collaboration entre DuPont et Caribou Biosciences dans le domaine.

Autre société très active, Cellectis – une biotech que les abonnés de NewTech Insider connaissent bien – et qui, via sa filiale de biotechnologie végétale Calyxt, travaille sur des organismes améliorés grâce à CRISPR mais aussi à TALEN.

En octobre dernier, Calyxt annonçait ainsi l’autorisation de commercialisation accordée par l’USDA à l’un de ses produits, une variété de pomme de terre stockable au froid et moins sensibles aux meurtrissures. Pour promouvoir ses produits, la société a même organisé il y a quelques semaines, à New York, un dîner préparé par Alain Ducasse et intégrant le résultat de ses recherches (soja, pomme de terre…).

Des rumeurs persistantes laissent entendre que Cellectis pourrait introduire en Bourse sa filiale. A suivre.

Dans une toute prochaine Quotidienne, nous quitterons le domaine des applications végétales de CRISPR pour nous intéresser à une autre nouvelle qui a retenu l’attention de l’obsédée de CRISPR que je suis : celle de la première application, sur un humain, d’un traitement utilisant cette technologie d’édition génomique. Nous prendrons aussi des nouvelles des biotech « CRISPR » qui se sont récemment introduites en Bourse.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

2 commentaires pour “Monsanto + CRISPR : le nouveau pacte faustien des OGM ?”

  1. La méthode CRISPR-CAS9 n’est pas précise contrairement à ce que vous indiquez dans l’article… sinon bon article

  2. Si l’on coupe les « cojonès » au patron de l’US Département de l’Agriculture, sans lui ajouter un gène extérieur, sera-t-il « Génétiquement Modifié » ou « Amélioré » ?

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