Les monnaies locales sont-elles faites pour vous ?

Rédigé le 17 octobre 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

Nous avons découvert hier les monnaies locales complémentaires et leur usage prévu par le législateur et leurs créateurs. Elles sont très clairement conçues pour dynamiser l’économie locale, pas pour enrichir leurs utilisateurs.

Pourtant, l’inventivité des humains est sans limite et l’histoire de la monnaie est parsemée d’anecdotes inattendues.

Qu’il s’agisse de troc, de marché noir ou, comme en Chine, d’utiliser des jetons virtuels émis par le géant QQ pour acheter des biens réels (au grand dam des autorités qui voient d’un très mauvais oeil l’arrivée de ce marché parallèle), l’inventivité des consommateurs est infinie. Nous aimons échanger et commercer.

Avons-nous intérêt à le faire avec des monnaies locales ?

Pouvons-nous utiliser ce nouvel outil au-delà de sa fonction première dans notre propre intérêt ?

Le point de vue du consommateur

Nous avons vu que l’usage des monnaies locales est fortement teinté de considérations politiques.

Le législateur laisse ce nouvel espace de liberté à la société civile si son objet est le financement d’une politique sociale.

Cette problématique rappelle celle de l’Etat-actionnaire. Comment concilier les intérêts particuliers et ceux du groupe ? Dans le cadre des investissements à fonds perdus de l’Etat, le choix est simple : le consentement à l’impôt n’est pas une option.

Dans le cas des monnaies locales, la question est plus complexe. Bien sûr, l’utilisation d’une MLC plutôt que des euros lors de l’achat de produits locaux relève du choix de chacun. Mais le consommateur a-t-il intérêt à voir se raréfier l’offre de produits importés ? Utiliser des MLC pourrait bien se retrouver contraire à ses propres intérêts.

Vous pouvez habiter dans le Cantal, adorer le fromage, et apprécier tout autant une andouillette de Troyes ou des abricots de la Drôme. Cette homogénéité de l’offre commerciale n’est possible que parce que ces régions sont reliées par de solides infrastructures et une monnaie commune.

Le citoyen-acteur qui opte pour un paiement en MLC pour ses emplettes de denrées produites hors de la région doit donc avoir conscience que son achat n’est possible que si peu de ses congénères suivent son exemple. Si votre épicier fait la totalité de son chiffre d’affaires en MLC, il ne pourra plus se fournir que chez des producteurs locaux.

Trop encourager la consommation locale conduit à un renfermement rarement enrichissant pour les populations : les habitants des pays s’étant essayés à l’autarcie au siècle dernier peuvent en témoigner.

Se pose également la question de la liberté de commerce. Certaines associations de gestion des monnaies locales filtrent activement les points de vente autorisés à accepter leurs MLC. La relation vendeur/consommateur sort alors du cadre du libre consentement et devient soumise au bon vouloir d’un comité.

Dans ces situations, la MLC n’est plus un instrument de vie locale mais le choix d’intégrer un réseau de consommation limité à des points de vente considérés comme acceptable par un tiers.

Une bien curieuse façon de responsabiliser les consommateurs.

Bou'sol

Le tout premier argument mis en avant pour l’usage du Bou’sol : le choix de vos lieux de consommation – Source : www.bou-sol.fr

Selon votre sensibilité personnelle, vous trouverez peut-être agréable de vous retrouver entre citoyens animés de mêmes valeurs, consommant des produits similaires issus de circuits de distribution courts… Ou, a contrario, vous considérerez aliénant le fait de ne pas pouvoir commercer librement avec un commerçant potentiellement consentant.

Les MLC vous sauveront-elles des dérives bancaires ?

Le regain d’intérêt pour les monnaies locales s’est accéléré après la crise financière qui a mis sous le feu des projecteurs la fragilité du secteur bancaire mondialisé.

Une grande partie de l’argumentaire en faveur des MLC est construit autour des effets néfastes de l’euro sur notre économie et la peur de l’effondrement de sa valeur.

Pourtant, chaque unité de monnaie locale est garantie au maximum par un euro et sa parité est, nous l’avons vu hier, imposée par la loi. Par conséquent, une unité de MLC ne pourra jamais valoir plus d’un euro.

Autrement dit, la planche à billet de la BCE érodera tout autant la valeur des monnaies locales.

Contrairement à la promesse souvent faite par leurs concepteurs, leur usage ne protège absolument pas de l’inflation que les banques centrales appellent de leurs voeux et qui lamine la valeur réelle de l’épargne.

Les MLC ne sont donc pas conçues pour être des réservoirs de valeur : leurs créateurs se présentent d’ailleurs souvent comme pourfendeurs de la spéculation. Cela ne vous surprendra pas d’apprendre que la notion d’investissement est également totalement absente du discours marketing.

Le découragement de l’épargne au sens large limite leur utilisation à un usage purement marchand : les monnaies locales sont conçues pour « brûler les doigts » de ceux qui les possèdent et pour être dépensées au plus vite.

En fin de compte, elles ont le même intérêt monétaire que des euros à taux d’intérêt négatif. Le cordon ne peut être coupé entre les MLC et l’euro.

Quiconque aurait proposé un tel concept de monnaie à taux d’intérêt négatif il y a 10 ans serait passé pour fou : c’est pourtant notre quotidien monétaire, et la situation ne changera pas tant que les banques centrales ne seront pas revenues à des pratiques normales. C’est, finalement, la politique surréaliste des banques centrales qui fait que le mode de fonctionnement des MLC ne choque plus.

Citoyen-investisseur, qu’avez-vous à y gagner ?

Nous sommes nombreux, aux Publications Agora, à déplorer l’usage quasi-exclusif de l’euro et du dollar dans les économies occidentales et les échanges internationaux.

Ces monnaies fiduciaires, dont les banques centrales font tout pour détruire la valeur depuis 10 ans, restent des références… tant que l’épée de Damoclès de l’hyperinflation ne se décroche pas.

L’Histoire aime à bégayer : les monnaies fiduciaires finissent toujours par avoir une valeur nulle.

Seuls les actifs tangibles continuent à s’échanger à des taux plus ou moins constants au fil du temps.

De ce constat vient de notre attachement maniaque pour l’or, les terrains, forêts et actions d’entreprises rentables. Certains poussent la suspicion envers les monnaies légales jusqu’à l’achat de Bitcoin et autres crypto-monnaies.

Toutes ces raisons incitent à voir l’arrivée de monnaies alternatives avec un oeil bienveillant. Après tout, pourquoi bouder son plaisir face à peu de libre-arbitre dans le choix des moyens de paiement au quotidien ? La loi du 31 juillet 2014 qui autorise la circulation des MLC fait preuve d’un libéralisme qui vire à l’anarchie !

Malgré tout, leur construction est décevante.

Que se passera-t-il pour les monnaies locales lorsque les actifs sous-jacents auront fondu ? Une fois les euros censés garantir la valeur de la MLC dépensés en projets solidaires, qu’adviendra-t-il de leur masse monétaire ?

Lorsque les associations chargées de leur gestion ne seront plus en mesure de garantir la convertibilité en euros, les utilisateurs prendront conscience que ces monnaies locales sont encore plus basées sur la confiance que l’euro tant décrié.

La convertibilité ne pouvant être maintenue à terme, les possesseurs de monnaies locales auront le choix entre un « bank run » pour être les premiers à en sortir ou une acceptation de bonne grâce de leurs pertes.

Pourquoi donc un citoyen prendrait-il la peine d’utiliser des MLC ? La seule raison qui résiste à une analyse poussée est l’effet de stimulation sur l’économie locale. Utiliser des MLC relève donc d’une démarche politique plus qu’économique, dont chacun appréciera la pertinence et les effets à long terme : ces questions sortent du cadre de nos analyses.

Le citoyen-investisseur soucieux de protéger son pouvoir d’achat et la valeur de son épargne ne s’encombrera pas de ces devises amenées à perdre, plus vite que l’euro, toute valeur marchande.

En attendant une évolution de la législation qui permettrait la naissance d’un super-euro alternatif garanti par des actifs tangibles, il faudra chercher ailleurs que dans les pièces et les billets la protection de son patrimoine.

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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