La menace économique des « hommes herbivores »

Rédigé le 3 octobre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

Avez-vous entendu parler des « hommes herbivore » ?

Si vous vivez en Grande-Bretagne ou en France, il y a de grandes chances que non, du moins pas encore. Mais au Japon, ils font la Une de l’actualité. Ils y sont considérés comme responsables de tout, du déclin économique au vieillissement démographique du pays.

Qui sont exactement ces dangereux subversifs et que font-ils de si préjudiciable à la société japonaise ? Eh bien, le problème ne tient pas tellement à ce qu’ils font, mais à ce qu’ils ne sont pas (ou ne font pas).

Ces hommes sont l’antithèse du stéréotype du Japonais. Ils évitent les emplois de « Salaryman« , ces salariés japonais dévoués corps et âme à leur entreprise. Ils ont peu de relations sociales. Enfin, et c’est probablement ce qui soulève le plus de réprobation, ils n’ont aucune envie de trouver une petite amie ou d’avoir des enfants.

Cela ne serait pas un gros problème si ces « herbivores » étaient peu nombreux. Mais ils représentent entre 60% et 75% des vingtenaires et trentenaires japonais. Bien que ces chiffres paraissent très élevés, ils ont été confirmés par de multiples sources.

Dans un pays qui connaît un important déclin de sa population, cet engouement pour le célibat est devenu un enjeu de société, une source d’inquiétude et, je vous le disais, de forte réprobation.

Plus de gens, moins de problèmes ?

Le déclin de la population d’un pays est souvent célébré par un vieux réflexe malthusien : « le monde est déjà surpeuplé », « nous avons besoin de moins d’humains, pas de plus ! ».

Mais voilà, ce n’est pas tant le déclin d’une population qui est problématique que le changement démographique qui en découle. Lorsque votre population compte plus de personnes âgées que de jeunes qui peuvent prendre soin d’eux, vous avez un problème – et un grand.

Au Japon, c’est un enjeu aussi familier que connu.

Comme vous pouvez le constater sur le graphique ci-dessous, tiré d’un rapport publié en 2016 par l’OCDE, le vieillissement de la population japonaise ne fait que s’accentuer.

Japon

D’ici 2050, les personnes âgées représenteront plus de la moitié de la population du pays

Pour dire les choses autrement, au Japon, les ventes de protections urinaires pour adultes incontinents ont dépassé celle des couches pour bébés il y a déjà trois ans. Imaginez ce que cela sera dans une décennie ou deux !

Hommes herbivores et femmes carnivores

Les herbivores sont un sujet brûlant au Japon. Des livres, des émissions de télévision et même des études universitaires leur sont dédiés et tentent de les comprendre.

Beaucoup pensent que ces hommes se rebellent contre leurs pères « carnivores », archétypes du salarié dédié à son travail. D’autres accusent le déclin financier du Japon. En réalité, ce phénomène est certainement dû à de nombreux facteurs. Mais il est vrai que la désillusion envers le monde de l’entreprise est grande depuis quelques années dans un pays qui s’enfonce, au mieux, dans la stagnation économique.

Les hommes ne sont – évidemment – pas les seuls responsables du faible taux de natalité. Leurs homologues féminins ne réussissent pas mieux.

Une enquête menée en 2013 par l’Association japonaise de la planification familiale a démontré que 45% des femmes japonaises âgées de 16 à 24 ans « n’étaient pas intéressées ou méprisaient les relations sexuelles ».

Là encore ce chiffre, très important, a suscité nombre de critiques et d’interrogations. Mais il semble plutôt fiable.

Les enquêtes suivantes ont fait ressortir un chiffre encore plus surprenant : à 34 ans, un quart des Japonaises n’avaient jamais eu de relation sexuelle.

Chez ces femmes, le rejet du sexe serait dû à leur implication extrême dans leur carrière. Dans un pays dans lequel les femmes doivent se battre pour sortir de leur rôle traditionnel et gagner en responsabilité, la carrière devient une priorité.

Ces femmes qui privilégient leur carrière ont été surnommées les « femmes carnivores ».

Comme le souligne Vox.com : « L’économie japonaise oblige les femmes à faire un terrible choix entre avoir une carrière et avoir des enfants. Beaucoup choisissent leur carrière, ce qui signifie que le pays n’a tout simplement pas assez de bébés ».

De nombreuses études vont dans le même sens : au Japon, les hommes deviennent « herbivores » à cause de l’économie atone. Et les femmes sont obligées de choisir entre une carrière et une famille – la plupart d’entre elles faisant le deuxième choix.

Voilà ce qui explique la bombe à retardement démographique japonaise.

Le Pays du Soleil Levant n’est pas le seul concerné

Des phénomènes similaires sont observés dans la plupart des pays développés. On sait depuis longtemps que l’augmentation du niveau de vie et de la sécurité d’un pays rime bien souvent avec la diminution de son taux de natalité.

Les principales raisons de ce phénomène sont facilement identifiables : lorsque la mortalité infantile est élevée, vous avez besoin d’avoir plus d’enfants. Ainsi, vous vous assurez que certains d’entre eux atteindront bien l’âge adulte, et pourront, à leur tour, s’occuper de vous pendant vos vieux jours.

Dans les pays en voie de développement, sans protection sociale ou de santé, vous pouvez uniquement compter sur votre famille. Dans les pays dits riches, c’est l’Etat et les systèmes de santé et de sécurité sociale qui vous prennent en charge. Et, sauf accident, tous vos enfants atteindront l’âge adulte.

Voici un autre graphe issu de la même étude de l’OCDE qui illustre ce point :

OCDE

Dans la plupart des principales économies du monde, la tendance démographique, entre 1995 et 2012, est clairement au vieillissement.

Mais le graphique nous montre aussi autre chose. Bien que l’augmentation du niveau de vie soit la principale raison derrière cette tendance, elle n’en est pas la seule explication. Comme pour toute grande tendance, plusieurs autres facteurs entrent en jeu.

Par exemple, le Japon est loin d’être le pays le plus riche de ce classement mondial. Mais il est, et de loin, le plus âgé.

L’explication culturelle joue un rôle primordial dans ce phénomène. C’est ce que nous verrons plus en détail, et ce dès demain, dans la Quotidienne.

Harry Hamburg

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