L'europium : nouvel opium de l'investisseur ?

Rédigé le 27 juillet 2010 par | Nouvelles technologies Imprimer

L’europium ? Une vraie drogue !
Tout le monde en prend et donc tout le monde en veut. Comme son nom ne l’indique pas, il ne s’agit pas d’un opium fabriqué sur le Vieux Contient. Tout comme le lutécium n’est pas fabriqué à Paris. Non, l’europium est l’un des 15 métaux rares, appelés "terres rares", dont le monde a besoin pour fabriquer les appareils "verts" de demain. La Chine et les Etats-Unis s’affrontent pour s’approprier ces terres rares, dans une guerre qui fera un gagnant : l’investisseur attentif.

La guerre économique ? C’est du passé
La clé de la puissance future, ce sont les matières premières. Après le pétrole ou le gaz, la compétition s’affine et concerne maintenant les terres rares, ces métaux indispensables pour fabriquer les voitures hybrides ou les téléphones portables.

Responsable de 95% de la production mondiale, la Chine a décidé de les garder pour elle. Après avoir abandonné la production dans la deuxième partie du XXe siècle, les Etats-Unis viennent de réagir. Normal : leurs missiles ont besoin de terres rares. A votre avis, quels métaux (rares) vont voir leurs cours exploser sous peu ?

On se bat pour elles, mais les terres rares ne sont pas rares en réalité – et elles ne sont pas en terre non plus. Il s’agit de 15 métaux nommés les lanthanides, que l’on trouve dans l’écorce terrestre et dans le bas du tableau périodique des éléments (numéros 57 à 71), auxquels on ajoute dans la pratique le scandium et l’yttrium, aux propriétés similaires et disponibles dans les mêmes minerais.

Les terres rares sont disponibles
Aucun risque de pic de production dans les terres rares, comme c’est peut-être déjà le cas pour le pétrole (quand la consommation dépasse la production, les réserves diminuent et tendent vers l’épuisement), n’est à l’ordre du jour. C’est tout l’inverse : les terres rares sont disponibles, leur exploitation demande parfois peu d’effort et la demande va probablement exploser ces prochaines années.

Conducteurs et résistants à la chaleur, ces métaux sont très présents dans notre vie quotidienne, de nos téléphones portables aux câbles de fibre optique en passant par l’inox ou les écrans d’ordinateur, mais également dans l’industrie : aimants, lasers et toute une panoplie de nouveaux produits "verts" comme les ampoules à faible consommation, les éoliennes ou les batteries pour les futures voitures électriques.

Stratégiques
Ces applications respectueuses de l’environnement justifieraient à elles seules l’appétit des pays désireux de sécuriser l’approvisionnement de leur industrie dans les décennies à venir. Mais ce sont surtout les applications militaires des terres rares qui expliquent que les Etats-Unis en particulier se sont lancés dans une quête quasi désespérée. Missiles, radars, moteurs d’avion, drones, appareils de télécommunication, jumelles à vision nocturne : une quantité incroyable des joujoux des militaires incluent de ces métaux.

Verrouillage du marché
Donc quand Pékin a annoncé début juin que les permis d’exploitation des terres rares seraient dorénavant réservés à une poignée d’entreprises d’Etat, Washington s’est trouvé encore plus désemparé. Mais pas vraiment pris par surprise, car la décision chinoise est la dernière en date d’une stratégie politique visant à verrouiller l’approvisionnement en terres rares.

L’automne dernier, le gouvernement chinois avait annoncé une stabilisation de la production pour 2010 et un moratoire sur les nouveaux permis d’exploitation jusqu’au 30 juin 2011. On voit maintenant ce que ce moratoire est devenu.

Dépendance
Les pays développés – Etats-Unis compris – dépendent pratiquement totalement de la Chine concernant les métaux rares depuis l’abandon de leur production en Australie et en Amérique dans les années 1980, lui-même le résultat d’une nette baisse des cours. Maintenant que la demande va augmenter, la situation s’inverse.

Pékin est en passe de réussir un joli coup double :
"La Chine s’assure du contrôle de ces ressources stratégiques tout en poussant les entreprises étrangères à établir les activités manufacturières en Chine", explique Nigel Tunna, du consultant Metal Pages, dans un article du Telegraph. Il poursuit : "De manière plus générale, l’Occident s’était habitué à profiter de matières premières bon marché au cours des dernières décennies, mais il va devoir s’adapter à une hausse des cours, car chaque pays voudra sécuriser son approvisionnement de matières disponibles en quantités limitées".

Réaction immédiate :
L’Union européenne, le Mexique et les Etats-Unis ont déjà porté plainte à l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, contre les restrictions d’exportation imposées par la Chine sur neuf minerais clés, comme la bauxite ou le magnésium. D’autres actions de ce type pourraient être lancées.

Début mai, Washington s’est également réveillé, en émettant un "appel à information" sur les terres rares pour le compte du Département de l’Energie. Objectif : mettre en place une stratégie fédérale, en évaluant l’offre et la demande, le potentiel des substituts ou celui d’une utilisation plus économe des métaux rares (qui vont le devenir de plus en plus). Avec une préoccupation majeure : trouver de quoi fabriquer les 24 types d’armes qui utilisent des terres rares.

Une belle arme de compétition massive
Pour la Chine, en tout cas, les terres rares constituent une belle arme de compétition massive. Le mot de la fin pour Nigel Tunna, de Metal Pages, "De manière plus générale, l’Occident s’était habitué à profiter de matières premières bon marché au cours des dernières décennies, mais il va devoir s’adapter à une hausse des cours, car chaque pays voudra sécuriser son approvisionnement de matières disponibles en quantités limitées". Il ne parle pas de pétrole, mais des terres rares ; profitons-en !

[NDLR : Pour en savoir plus sur Marc Mayor et sur sa lettre d’investissement, cliquez ici]

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Marc Mayor
Marc Mayor

Marc Mayor est le fondateur et président d’Inside ALPHA, une entreprise helvétique spécialiste des approches financières éliminant le risque de marché (investissements dits « ‘neutres au marché »). Depuis plus de 10 ans, Marc analyse avec humour et sagacité le comportement des initiés de la Bourse, notamment dans les colonnes de sa rubrique hebdomadaire « Le Coin des Insiders », qui paraît chaque vendredi dans le quotidien financier L’Agefi (Suisse).

Auteur à succès, il préside aussi un cycle régulier de conférences réunissant des investisseurs, tant professionnels que privés, notamment sur le thème des métaux (de base ou précieux) et de l’énergie (fossile, nucléaire ou renouvelable).

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