Jeux de mains, jeux de vilains autour du pétrole

Rédigé le 14 mars 2017 par | Matières premières & Energie Imprimer

Depuis que les accords de réduction de la production de pétrole pris par les membres de l’OPEP et d’autres pays producteurs (dont la Russie) a été instauré début 2017, nombre sont ceux qui parient sur une hausse du cours du pétrole.

Effectivement, le baril de Brent (le pétrole de la mer du Nord) est passé de 44 $ à près 57 $ et, jusqu’à la toute fin de la semaine prochaine, était parvenu à se maintenir autour des 55-56 $.

L’OPEP joue le jeu

Si batterie électrique et hydrogène présentent tous les deux des inconvénients, n’existerait-il pas d’autres types de motorisation capables de s’imposer ?

Pour la première fois – ou presque – de son histoire, l’OPEP semble en effet respecter les quotas de production et leur réduction. Aussi étonnant que cela puisse paraître tous les pays membres de l’OPEP jouent le jeu. Selon la grande majorité des estimations, les accords sont respectés à au moins 90%, et ce en grande partie grâce à l’Arabie saoudite qui a lourdement réduit sa production.

La situation est un peu moins claire du côté des pays non-membres de l’OPEP qui s’étaient engagés à eux-aussi réduire le flux de brut. Selon l’Agence internationale de l’Energie, la Russie ne respecterait qu’un tiers de ses engagements.

D’autres pays producteurs, comme le Nigéria ou la Libye ont été exemptés de ces réductions. Quant à l’Indonésie, elle a quitté l’OPEP en novembre dernier.

Et puis il y a les Etats-Unis, qui n’ont jamais exprimé la moindre envie de réduire leur production. Mais j’y reviendrai…

Malgré tout, l’accord de limitation de brut est plutôt un succès. Il a redonné un peu d’espoir au marché (et au cours du baril) et surtout démontré que l’OPEP n’avait pas complètement jeté les armes et était toujours prête à endosser le rôle de régulateur des prix du pétrole.

Ces accords pourraient même être prolongés au-delà de juin, leur date de fin prévue jusqu’à présent.

Tout ceci est haussier pour le pétrole, non ?

Hum… oui, sur le papier, sauf qu’il y a un hic. Un hic nommé « Etats-Unis ».

Les Etats-Unis jouent selon leurs propres règles

Les Etats-Unis sont, vous le savez, redevenus des gros producteurs de pétrole et ce grâce au pétrole de schiste et à la fracturation hydraulique. Pour dire les choses très clairement, je n’ai jamais été une grande fan de cette méthode de production dont le coût est important et dont les conséquences environnementales sont malheureusement largement sous-estimées. Vous me direz, on peut en dire autant des forages en eaux ultra-profondes ou encore de l’exploitation des réserves pétrolières situées en terres arctiques. Si l’exploitation d’hydrocarbures était une activité « verte », cela se saurait.

L’autre point en défaveur du pétrole – ou du gaz – de schiste est qu’il a été la victime d’un effet de mode qui a vu affluer investisseurs et investissements, tout ceci sans grande réflexion. C’est une nouvelle ruée vers l’or qui s’est mise en place autour des énergies de schiste, et ce genre d’engouement me laisse généralement sceptique.

Le secteur a ensuite été victime de son succès. L’effondrement du prix du baril depuis l’été 2014 a sonné le glas de nombreux projets et surtout de nombre de grandes espérances. Retour à la réalité du terrain : quand le baril ne vaut plus que 30 $, quelle est l’espérance de vie d’un projet fondé sur un baril à plus de 100 $ ?

Eh bien, apparemment, cette espérance de vie est plus importante que prévue. Oui, certains producteurs ont fait faillite. D’autres ont dû réduire la voilure et leur production mais le pétrole de schiste américain résiste.

Selon les chiffres de la banque PPHB, la production du pays est passée de 4,2 millions de barils par jour en septembre 2005 à 9,6 millions en avril 2015. L’effondrement du cours de l’or a effrité cette production, qui est tombée à 8,6 millions de barils par jour en septembre 2016. Depuis, elle repart légèrement à la hausse, à un peu moins de 9 millions.

Les Etats-Unis, nouveaux Shadoks du pétrole

Comment expliquer cette bonne résistance des producteurs de pétrole américains – et ce alors que nous étions nombreux à ne pas donner cher de leur peau et que l’Arabie saoudite avait juré leur perte ?

Premièrement par une amélioration des techniques de fracturation hydraulique, une meilleure exploitation des champs et une baisse significative du coût de production. Aujourd’hui, le seuil de rentabilité de certains puits a chuté à 40 $.

Ajoutons à cela, une nouvelle ère politique clairement favorable aux producteurs d’énergie conventionnelle. Donald Trump soutient très clairement l’industrie pétrolière américaine – et n’est pas connu pour se soucier des effets secondaires environnementaux. Une des premières décisions de sa présidence oblige l’administration à accélérer le processus d’examen des nouveaux projets d’infrastructures tels que les pipelines. Le controversé projet d’extension du pipeline Keystone XL pourrait ainsi être relancé.

Le secteur pétrolier américain voit donc d’un bon oeil cette nouvelle administration.

Enfin et surtout, cette bonne résistance peut s’expliquer par une spécificité du secteur pétrolier. Les producteurs sont comme des Shadoks : ils pompent autant qu’ils peuvent, à n’importe quel prix ou presque. Le phénomène a été observé dans tous les pays producteurs après l’effondrement des cours du baril : la réaction immédiate a été une augmentation massive de la production – ce qui a fait encore baisser les prix.

Vous trouvez cela contre-productif voire stupide ? Manifestement la stratégie n’est pas si vaine que cela puisque le secteur pétrolier est parvenu à conserver la tête hors de l’eau.

Malgré des stocks au plus haut, les producteurs américains pompent à n’en plus pouvoir. Après un plus bas en mai 2016, le nombre de forages aux Etats-Unis a presque doublé pour atteindre un plus haut de 16 mois. Selon Bloomberg, la production américaine pourrait atteindre de nouveaux records d’ici l’été.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous (et le pétrole) ?

Les prévisions les plus optimistes doivent, selon moi, être tempérées par la bonne résistance de la production mondiale de pétrole, et tout particulièrement aux Etats-Unis.

Les membres de l’OPEP parviendront-ils à se mettre d’accord pour prolonger la réduction de leurs quotas alors que (1) la hausse du prix du baril demeure modérée et (2) l’industrie pétrolière américaine connaît un second printemps ?

Il y a surement de beaux trades à jouer du côté des producteurs américains de pétrole. Nous aurons l’occasion d’en reparler dans la Quotidienne.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

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