La France sans l’euro… et l’euro sans la France

Rédigé le 28 février 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

La France inquiète, vous le savez. La perspective d’une victoire de Marine Le Pen agite les investisseurs étrangers ainsi que les marchés, et chaque nouveau sondage ne fait que renforcer la seule véritable certitude de cette campagne présidentielle : la candidate du Front National sera bel et bien présente au second tour.

Reste à savoir si elle a une chance de remporter l’élection. Je ne me risquerai pas à faire des paris sur ses chances de réussites car… le Brexit… Trump… Bien sûr, sur le papier, Le Pen devra affronter une assez large coalition au second tour – similaire à celle qui avait permis à Jacques Chirac de l’emporter face à Le Pen père en 2001. Mais c’est du papier. Et la réalité peut-être bien plus imprévisible.

Les médias anglo-saxons et les marchés prennent en tout cas ce risque très au sérieux, échaudés par l’échec de leurs prédictions quant à l’issue du vote au Royaume-Uni ou les présidentielles américaines. Et s’inquiètent d’une présidence frontiste en France.

Le Pen, la France, l’euro et le franc…

Qu’est-ce qui les inquiète ? Ni la préférence nationale. Ni la suppression d’Hadopi. Ni le budget de l’État et son endettement (le programme de Marine Le Pen est clairement orienté vers un Etat-providence) mais bien son pan anti-euro. Renégociation des traités européens et de l’appartenance à la zone euro sont en effet au cœur des promesses de campagne de Le Pen qui pourrait rapidement organiser un référendum sur la question.

Là encore, rien ne dit qu’une majorité de Français voteraient pour un départ effectif de la zone euro.

Reste que l’idée est agitée. Cela pourrait n’être qu’un épouvantail si les conséquences concrètes ne se faisaient pas déjà sentir sur la dette souveraine française (OAT).

Nous vous en avons beaucoup parlé : le rendement des OAT est reparti à la hausse, passant de 0,1% en juillet 2016 (eh oui, à l’époque, nous empruntions pour vraiment pas cher) à plus d’1% ces derniers jours. Pour de l’obligataire, la progression est énorme et le signe que les investisseurs s’inquiètent.

L’inquiétude est aussi palpable dans le creusement de l’écart (spread) entre le rendement de l’OAT et des Bunds allemands. Quand les marchés dorment sur leurs deux oreilles, dette allemande et française évoluent sur les mêmes niveaux. Quand ils se rongent les sangs, ils se détournent de la dette française considérée comme moins sûre que les Bunds – ce qui fait monter les rendements de l’OAT.
[NDLR : Les rendements de la dette souveraine française grimpent… et cela bénéficie à un secteur très particulier de notre économie. Eric Lewin vous a ainsi sélectionné une des seules entreprises françaises qui se frotte les mains devant cette remontée… A retrouver dans La Lettre PEA]

Le 22 février dernier, le spread entre les OAT à 10 ans et les Bunds atteignait 84 points, un plus haut datant de 2012 (la zone euro était alors en pleine crise grecque).

Quant à la hausse des rendements… elle augmente le poids de la dette pour notre État qui, il faut le reconnaître, n’a pas besoin de cela.

La France sans l’euro

Ce mécanisme, dû à l’inquiétude des marchés et aux scénarios catastrophes qu’ils ont élaboré, sera aussi à l’oeuvre en cas de sortie de l’euro. Il s’associera en outre à l’inévitable dévaluation du nouveau franc face à l’euro ou au dollar.

Simone Wapler sortait la calculette dans sa Stratégie :

Le Financial Times essaye d’estimer la dévaluation d’un NFN par rapport au… dollar.

Donc en gros :

  • En 1998, 1 € valait 6,55957 FF ; 1 € achetait 1,10 $ et 1 FF achetait donc 0,167 $
  • En 2017, 1 € achète 1,06 $

Compte-tenu du programme de dépenses publiques des partis pro-Frexit et du recours à la création monétaire pure pour financer le déficit, une « dévaluation substantielle » serait à prévoir face au dollar. En gros, nous nous retrouverions assez vite à la case du franc avant-euro, et 1 NFN (nouveau franc national) achèterait à terme environ 0,161 $.

franc euro

Glaps, le choc, ça va nous faire très, très, très, cher le plein d’essence.

Au-delà de la dévaluation, combien donc pourrait nous coûter un « Frexit » ? Je cède une nouvelle fois la parole à Simone qui s’est intéressée au sujet dans La Chronique Agora :

A ce stade, vous pouvez donc considérer que « l’ardoise citoyenne » dans le cas d’une sortie de l’euro serait :

  • 30 milliards d’euros de supplément sur les intérêts de la dette à acquitter ;
  • Un renchérissement immédiat de 20% de tous les produits importés (44 milliards d’euros par an) soit 8,8 milliards d’euros ;
  • Le financement du déficit public de 30 milliards d’euros (c’est le déficit hors intérêts de la dette française). Car n’oublions pas qu’il va bien falloir que l’Etat continue à vivre, et comme les prêteurs étrangers auront disparu, il faudra mettre la main à la poche.

Cela nous fait donc un « total citoyen » de 68,8 milliards d’euros. Considérez que cela équivaut à une augmentation de 50% de la TVA puisque les recettes annuelles sont d’environ 144 milliards d’euros.

A cela s’ajoute le gel des contrats d’assurance-vie en euro (c’est de la dette française, environ 1 300 milliards d’euros) dans un premier temps qui seraient ensuite remboursés en monnaie de singe nationale dans un deuxième temps.

Les entreprises françaises ne seraient pas non plus épargnées, expliquait Simone dans la Stratégie :

Les étrangers deviennent nerveux. « Les obligations du gouvernement françaises sont vendues en raison de l’inquiétude que suscite une possible victoire de la candidate Marine Le Pen qui pourrait conduire la France à sortir de l’euro », indique The Wall Street Journal. Cet article du 10 février souligne par ailleurs que les marchés actions et obligations corporate ne sont pas vendus. The Wall Street Journal explique que peu d’entreprises cotées sur le CAC 40 sont dépendantes du marché intérieur français et cite Bouygues et Carrefour comme étant les plus exposées avec respectivement 62% et 47% de leurs chiffres d’affaires en France.

L’indépendance nationale a un coût. Reste à savoir si nous voulons le payer pour une France sans euro.

Mais qu’en serait-il d’un euro sans la France ?

L’euro sans la France

Le scénario privilégié en cas de sortie de la France de l’euro est celui de l’explosion de la monnaie unique. Il est vrai que le pays est un des moteurs et des acteurs forts du projet européen comme de celui de la monnaie unique. La France n’est pas le Royaume-Uni ; son implication historique dans l’Union européenne et la zone euro font d’elle un pilier. Les conséquences d’une telle explosion sont analysées par Simone dans ce message.

Sans la France, plus d’euro ou bien un euro affaibli ?

Eh bien… ce n’est pas si certain. Le Wall Street Journal propose un scénario tout différent : celui d’un euro qui se porterait mieux sans la France. Je vous résume cette analyse (que vous pouvez retrouver en intégralité – et en anglais – ici).

Certains économistes estiment en effet qu’après un possible choc initial (et une chute de l’euro face au dollar), la monnaie unique pourrait rapidement se reprendre. Pourquoi ? Parce qu’un euro sans la France, c’est un euro dominé et dirigé par la seule Allemagne. Sans Paris pour faire contrepoids, la zone euro pourrait en effet difficilement resquiller face à Berlin. D’après des analystes de Citigroup, l’euro sans la France serait un « quasi-deutschemark », à savoir une monnaie forte.

« Mme Le Pen n’appréciera pas, mais l’euro, à certains égards, reflète plus l’état de l’économie française que celle de nombreux autres pays de la zone euro« , analyse le Wall Street Journal.

Le taux de change euro/dollar idéal selon l’état de l’économie française (toujours selon le WSJ) ? Autour de 1,25 $ à fin 2015. Pour la zone euro dans son ensemble il se situait à 1,25 $ mais à 1,37 $ pour l’Allemagne.

Sans la France, un euro-deutschemark pourrait donc être plus fort… Le Wall Street Journal signale d’ailleurs que les paris sur une baisse de l’euro sont bien moins importants (en volume) qu’avant le vote du Royaume-Uni sur l’appartenance à l’UE.

Conclusion ? Pour le moment (car tout peut changer à l’approche des élections françaises), les marchés semblent faire les paris suivants :
1. Le Pen peut gagner, et la France sortir de l’euro.
2. Une sortie de la France de l’euro lui coûtera cher (cf. la hausse des rendements de l’OAT)
3. Une telle sortie pourrait être positive pour l’euro (cf. le calme relatif sur la monnaie unique).

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

2 commentaires pour “La France sans l’euro… et l’euro sans la France”

  1. Bonsoir, Si Trump gagne ses paris vous allez, en tant qu’anglo-saxons devoir changer de logiciel. Faire feux de tous bois pour la défense d’une politique mondialiste qui ne favorise que les multinationales au détriment des peuples est un choix que je respecte mais qui peut entraîner des erreurs de conseils pour les placements. Heureusement vous publiez des travaux de spécialistes sectoriel qui vouis permettent de pouvoir toujours disposer d’arguments sur la qualité de vos éditions. Bien vu mais soyez certains que nous ne sommes pas tous dupes de vos positionnements et de leurs raisons. Ce qui me conduit, malgré être un très ancien abonné à devenir plus méfiant et à bien moins vous suivre dans vos conseils et conseillers. Quant à la forte position de l’Allemagne à qui exportera-t-elle sans nous ? Aux USA où elle est dans le collimateur de Trump ? Sa dette est loin d’être petite et sa situation intérieure, grâce à Merkel est très loin d’être bonne. Sinon pourquoi resterait-elle dans une UE qui risque de lui coûter si cher ? Je ne pense pas que vous ne sachiez pas tout cela. Il reste donc seul votre positionnement mondialiste

  2. Si la dépendance a un coût, l’interdépendance, au point où nous la vivons, a un coût plus élevé.

    Ceci bien compris, je dis et je répète (évidemment je peux me tromper) que le Front National fait toujours le plein de ses voix au premier tour des élections et perd « obligatoirement » au deuxième tour. La leçon de 2002 peut encore servir en 2017,

    l’ « opposant » au Front National (quel heureux candidat!!) doit triompher (même si la démocratie est complètement frelatée!) c’est presque arithmétique. Sans m’étendre sur le matraquage habituel des médias spécialement orientés, tous aux mains des plus gros actionnaires qui, bien que leur influence soit en forte baisse (enfin!!) (l’année 2016 est un cas d’école en la matière) les grands médias, dis-je, drainent encore une partie de l’opinion. Et comme (hors FN) les résultats des élections tournent assez souvent autour de 50% vs 50%, la microscopique différence est « décisive » pour le « système » qui est sensé nous diriger… À cette date on peut dire qu’on aura un « président » porté par les fortunes mondialisées, on aura changé de tête(s) mais aucunement de politique… Comme d’habitude depuis plus de 40 ans.

    Toutes choses les mieux comprises possible par ailleurs, car il peut se passer tellement de choses en deux mois, et même rien se passer du tout, Mme Le Pen ne gagnera pas les élections présidentielles. Les « peurs » et les « inquiétudes », les « nervosités » des « marchés », etc., relèvent des manigances ou des complaisances médiatiques persistantes déjà bien connues à chaque événement « important ». Ainsi, au lendemain de l’élection de Monsieur Macron, les marchés feront des bondissements de joie (d’ailleurs les algorythmes veillent au grain en temps réel) après qu’on leur aura fait si peur… Par contre, les plus nombreux, les non actionnaires et sans patrimoine, avec ou sans le Front National, continueront leur précarisation vers la débine… (rien qu’aux États-unis ça tourne autour des 100 millions).

    Sachant bien que c’est votre métier d’exploiter en toute légalité les failles du système pour en tirer des bénéfices, mais en lisant les commentateurs(trices) plutôt crédibles dont vous êtes, on touche du doigt, et avec amertume, que l’argent, la monnaie, son mode de création et son contrôle sont le vrai et ultime pouvoir. Le reste, ce sont des boniments. La preuve, FN ou pas FN peu importe, les marchés, au final, n’en ont cure et les dettes déterminent toujours l’essentiel… et monsieur le marché aura toujours le dernier mot… Prière de s’abstenir de compter les victimes… l’histoire et l’actualité sont là pour nous en informer.

    La monstruosité est que des peuples entiers, des sociétés productrices des biens et des services sans lesquelles la monnaie (surtout la monnaie de crédit) ne vaudrait absolument rien, mais c’est quand-même l’instance financière qui, en – fin de compte -, décide… Cette instance financière qui ne produit rien, ni un grain de riz, ni un grain de blé, ni un grain de maïs…

    Un simple commentaire n’y suffit pas car le sujet est trop vaste. Mais le drame est que la mondialisation est une interdépendance. En effet, dans le mot interdépendance, il y a – dépendance – tout court. Il y eut de nombreux exemples dans l’histoire, et en particulier dans l’histoire économique. Un exemple parmi d’autres est l’unification italienne. Auparavant les économies du Nord et du Sud de ce qui allait devenir l’Italie (1861) étaient à peu près équilibrées. La révolution industrielle étant alors en cours et une fois l’unification italienne achevée, le Nord, attirant les investissements, se développa bien plus et plus vite au détriment du Sud.

    L’ « Europe », et l’ « euro », à moins qu’on arrive à les supprimer ou les neutraliser, vont dans la même direction. L’euro est une monnaie unique inique. Une monnaie inique parce que unique. L’euro ne correspondant pas aux économies et aux sociétés de presque tous les pays que l’euro couvre, sauf évidemment l’Allemagne. Déjà aujourd’hui l’euro est un mark allemand qui ne dit pas son nom, mais impose son régime à des pays qui en souffrent beaucoup. Au fond, ce sont les bilans des banques systémiques qui imposent leur domination aux gouvernements achetés et prévaricateurs, aux sociétés civiles productrices toujours roulées dans la farine… Beaux résultats! Pourquoi n’a-t-on pas fait une monnaie commune? Tandis que les pays garderaient leur propre monnaie, toutes ces monnaies étant traduites en monnaie commune (foin du FMI !) pour les échanges internationaux. J’étais de ceux qui demandaient une monnaie commune, sachant bien qu’une unification monétaire est on ne peut plus délétère pays par pays, régions par régions.

    D’autres exemples encore confirment que toute entité satellisée par une entité géographique plus grosse fait que cette dernière met en difficulté l’entité satellisée. Le terrible drame historique rappelé tout dernièrement par James Rickards du vol fait par les États-Unis d’environ 40% du territoire du Mexique (1847) par pur rapport de force, confirme ces genres de situations. Les satellisés étant toujours les perdants…

    Enfin, la fausseté foncière de notre système économique et financier est que la monnaie ne reflète aucunement les réalités économiques, productrices et sociales des pays, régions, provinces, zones, continents. Ainsi, le principe de centralisation, ici économique et monétaire, implique une homogénéisation stérile et destructrice. C’est une accélération de l’entropie.

    Le centralisme, la centralisation, c’est autant de sens de la Vie en moins pour les « centralisés » et un enrichissement artificiel et frauduleux pour les « centralisateurs » (les moins nombreux)…

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