Pour la Fed, le casse-tête vient de s’aggraver

Rédigé le 16 novembre 2015 par | Macro éco et perspectives Imprimer

Aux Etats-Unis, les chiffres de l’emploi du mois d’octobre ont fait sensation. Il arrive souvent que le chiffre donné en gros-titre soit encourageant ("Le chômage est tombé à 5% !"), mais que les données sous-jacentes soient décevantes. En octobre, cela n’a pas été le cas. Le gros-titre et l’information sous-jacente tenaient tous les deux la route.

Le taux de chômage a chuté à 5%, 300 000 emplois ont été créés, la tendance à la baisse de la création d’emplois s’est inversée, le taux de chômage "élargi" U6 (qui prend en compte les personnes ayant renoncé à chercher un travail ou qui subissent un temps partiel) a chuté de 10% à 9,8% ; le taux de participation à la main-d’oeuvre est resté stable (il est faible mais il ne s’est pas aggravé) et les salaires réels ont augmenté (sur le tableau de bord de Janet Yellen, il s’agit d’un indicateur important).

De tous côtés, il n’y avait que des bonnes nouvelles. C’est exactement le rapport que Janet Yellen et les Hawks (les "faucons", partisans du resserrement) attendaient, à la Fed.

La réaction du marché a été immédiate. Les contrats à terme sur les taux américains, les Fed Funds Futures (spéculation sur le taux probable des Fed Funds à la date d’expiration du contrat) ont été réévalués : le marché a évalué à 74% la probabilité que la Fed relève ses taux en décembre.

Le rendement obligataire a rebondi (sur l’anticipation d’un accroissement de l’inflation provoquée par une économie plus dynamique). Les actions ont reculé (sur l’anticipation de la fin de l’argent facile). Le dollar s’est renforcé. Après des promesses de relèvement des taux ayant duré plus d’un an, il semblerait désormais que le moment soit venu.

Mais est-ce vraiment le cas ?

Dans Alerte Guerres des Devises, nous scrutons toujours l’horizon à la recherche de ce que nous appelons des "indicateurs et alertes" relatifs à des évènements imprévus.

Ces indicateurs et alertes agissent en catalyseurs dans la dynamique des systèmes relatifs aux marchés financiers. Nous interprétons cela via le filtre de la théorie de la complexité. Nous ne nous concentrons pas sur une nouvelle spécifique, mais sur les réactions produites par cette nouvelle et sur les réactions provoquées par ces réactions. L’association des indicateurs et alertes, des catalyseurs et de la théorie de la complexité constituent le fonctionnement de la méthode IMPACT.

En nous appuyant sur IMPACT, nous regardons au-delà des chiffres de l’emploi, afin de cerner où conduit le battage orchestré par la Fed.

En observant d’autres données, on constate que les chiffres de l’emploi sont peut-être une donnée aberrante. Le commerce mondial poursuit son déclin. La production montre des signes de faiblesse. Le dollar fort continue de pénaliser les exportations et les résultats des entreprises. La vitesse de circulation de l’argent et l’inflation mesurée continuent de chuter : c’est à l’opposé de ce que désire la Fed.

Il existe une forte boucle de rétroaction (techniquement, cela s’appelle une fonction récursive) entre un dollar fort et une faible inflation. Les Etats-Unis sont un pays importateur net. Le dollar fort diminue le coût des importations et ces faibles coûts s’insinuent dans la chaîne d’approvisionnement des produits finis.

Une rencontre fascinante, faite dernièrement dans un aéroport de Hong Kong, illustre ce point. Un homme d’affaires américain m’a abordé alors que nous attendions tous deux en zone d’embarquement. Il s’avère que c’était un abonné d’Intelligence Stratégique et qu’il ma reconnu grâce à mes interventions télévisées et aux publications. Cela se produisait une semaine après la dévaluation surprise du yuan, provoquée par la Chine le 10 août.

Nous avons bavardé un moment. Il m’a dit qu’il avait vécu en Chine pendant plus de 20 ans et qu’il dirigeait une usine de chaussures là-bas, avec sa femme et sa famille. Il fabriquait des tennis pour certaines chaînes de discount, au Etats-Unis, tels que TJ Max et Wal-Mart.

Je lui ai dit la chose suivante : "Cette dévaluation, c’est une bonne nouvelle pour vous. Votre prix de revient baisse [puisqu’il paye les salariés en yuans] mais votre chiffre d’affaires en dollars reste le même. Votre marge bénéficiaire va augmenter !"

Il m’a répondu : "Pas du tout. Dans les 24 heures qui ont suivi la dévaluation, j’ai reçu un appel de mes clients américains exigeant que je leur accorde immédiatement une baisse de prix de 3%. Ils savaient que mon prix de revient avait baissé et ils m’ont demandé de baisser mes prix. Cela ne me met pas en difficulté mais je ne vais pas faire de bénéfices exceptionnels. Ce sont mes clients qui bénéficient de la dévaluation, pas moi."

Bien entendu, l’économie réalisée grâce à la baisse des prix accordée par ce fournisseur à TJ Max et à Wal-Mart se répercute sur les clients qui payent moins cher à la caisse. L’impact est quasi immédiat. Dans un univers mondialisé doté de chaînes d’approvisionnement étroitement intégrées, un dollar fort est déflationniste, purement et simplement.

Donc, pour Janet Yellen, le casse-tête s’est aggravé.

Analysons les options qu’a la Fed
Les bons chiffres de l’emploi pour le mois d’octobre renforcent la probabilité d’un relèvement des taux. La perspective d’un relèvement des taux renforce le dollar. Un dollar fort est déflationniste. Mais la Fed veut de l’inflation, pas de la déflation.

Rien ne tout cela ne tient debout, aux yeux de Janet Yellen. Si la Fed relève les taux, cela provoquera le type de déflation et de ralentissement économique qu’elle essaye d’éviter. Si la Fed ne relève pas les taux, alors les bulles d’actifs vont se développer puis éclater en affectant l’économie de différentes façons. Le timing des évènements spécifiques représente toujours un problème, mais pour la Fed, il n’existe aucune issue favorable.

De nouveaux chiffres de l’emploi seront publiés (concernant le mois de novembre) le 4 décembre, avant la prochaine réunion de la Réserve fédérale, prévue mi-décembre. Si les chiffres de l’emploi de novembre sont tout juste bons, ou s’ils sont encore meilleurs, il est quasi certain que la Fed relèvera les taux en décembre, malgré les autres signes de faiblesse.

Dans ce cas de figure, le dollar s’envolerait. La déflation des prix des produits de base (y compris du pétrole et de l’or) reprendrait de plus belle. Il est quasi certain que les Chinois devraient à nouveau dévaluer le yuan. Tout cela risque de provoquer un effondrement des marchés américains, identique à celui d’août, lequel était dû à l’anticipation d’un relèvement des taux en septembre qui n’a jamais eu lieu.

Il existe pourtant des raisons techniques de ne pas relever les taux en décembre, liées au fait que les primary dealers (établissements financiers spécialisés dans les valeurs du Trésor américain) devront établir leurs bilans annuels dans un contexte de marchés illiquides. Cela n’a pas été beaucoup évoqué, mais ce serait une raison de plus pour que les marchés deviennent fous si jamais la Fed relevait les taux.

Si les chiffres de l’emploi relatifs au mois de novembre sont médiocres, alors la Fed pourrait tiquer une fois de plus et ne pas relever les taux. A ce stade, la crédibilité de la Fed sera mise en charpie. Peut-être que le dollar ne va pas se renforcer mais il ne va pas considérablement baisser non plus car la Fed poursuivra son "discours musclé" concernant le relèvement des taux (sans rien faire réellement), tout comme elle le fait depuis deux ans et demi.

Si la Fed ne relève pas les taux en décembre, attendez-vous à une inversion violente des dernières tendances du marché. Cela signifie que les actions et l’or s’envoleraient dans la perspective d’encore plus d’argent facile.

Les grands perdants, dans tout cela, ce seront les marchés émergents.
Si la Fed relève les taux, les marchés émergents s’effondreront à mesure que les capitaux fuiront ces marchés pour aller aux Etats-Unis où les rendements sont plus élevés.

Si la Fed ne relève pas les taux mais continue son discours musclé, cela aura le même effet qu’une politique de resserrement, mais simplement de façon moins extrême.

Le seul bon résultat, en ce qui concerne les marchés émergents, ce serait si la Fed ne relevait pas les taux et qu’elle annonçait un nouvel assouplissement. Mais c’est de loin l’issue la plus improbable.

Même si les chiffres de l’emploi de novembre sont médiocres, les bons chiffres d’octobre permettront aux Hawks de la Fed de rester fermes. Je pense toujours que la Fed va assouplir sa politique en 2016(à mesure que la récession mondiale se fera sentir), mais ce n’est pas à l’ordre du jour, pour l’instant. Les Hawks seront entendus.

Nos recommandations portant sur les marchés émergents et s’appuyant sur notre système IMPACT ont connu une belle réussite. Ce n’est pas facile car les guerres des devises font figure de balançoire et qu’en matière de cours croisés, la tendance peut s’inverser après une course prolongée dans un sens.
[NDLR : Pour profiter vous aussi des recommandations de Jim, rendez-vous dans Alerte Guerre des Devises]

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Jim Rickards
Jim Rickards
Rédacteur en chef de Strategic Intelligence

James G. Rickards est le rédacteur en chef d’Intelligence Stratégique, la toute nouvelle lettre d’information lancée par Agora Financial aux Etats-Unis. Avocat, économiste et banquier d’investissement avec 35 ans d’expérience sur les marchés financiers de Wall Street, Jim est également l’auteur de Currency Wars et de The Death of Money, deux ouvrages devenus best-sellers du New York Times. Enfin, Jim est également chef économiste pour le fonds d’investissement West Shore Group.

Il est également rédacteur en Chef de Trades Confidentiels et Alerte Guerre des Devises.

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