Et si la Fed venait de siffler la fin de partie ?

Rédigé le 10 avril 2017 par | Indices & Actions Imprimer

Je ne sais pas ce que vous en pensez, cher lecteur, mais ce deuxième trimestre s’annonce un peu plus compliqué que le premier.

Le premier trimestre a été une véritable lune de miel entre le nouveau président américain et les marchés. Même la Fed s’est gardée de jouer les trouble-fêtes. Certes, il y a bien eu quelques petites affaires et quelques revers pour Trump mais, dans l’ensemble, l’idylle battait son plein.

Depuis une quinzaine de jours, c’est bien plus compliqué. Il y a eu l’échec – peut-être provisoire – de la réforme de l’Obamacare. Et la réforme fiscale promise par Trump se fait douloureusement attendre.

Mercredi dernier, la Fed a un peu plus troublé les marchés en publiant le dernier compte rendu de son comité monétaire (compte rendu nommé « minutes »). Les marchés américains ont piqué du nez. Le Nasdaq a ainsi été arrêté net dans sa course haussière, après avoir un nouveau plus-haut historique :

Nasdaq L’envolée du Nasdaq la semaine dernière a été stoppée nette par la Fed

Pourquoi un tel moment de recul ?

Tout d’abord parce que les « minutes » montrent une Fed toujours plus confiante dans la reprise économique américaine. Or qui dit économie en meilleure santé, dit hausse des taux, et peut-être plus importante et plus rapide que prévu par les marchés.

Ensuite et surtout parce que, pour la première fois depuis le début de la crise des subprime, la Fed a évoqué la possibilité de réduire son bilan. Et la simple évocation de cette possibilité a suffi à plonger les marchés dans un état de stupeur et tremblements.

Une réduction de bilan, mais pour quoi faire ?

Une réduction de bilan… cela ressemble à une opération bien barbare. Et, pour les marchés, ça l’est. Pour résumer, une réduction de bilan, c’est l’inverse du quantitave easing – ou assouplissement monétaire. Lors de ces différentes opérations de QE, la Fed a « imprimé de l’argent », et donc racheté des obligations souveraines et d’entreprises, et divers autres actifs. Ces opérations ont fait gonfler son bilan, le multipliant par trois depuis 2007 et le portant à 4 500 milliards de dollars.

Aujourd’hui, la Fed songerait à réduire ce bilan.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Officiellement, la Fed ne pratique plus le quantitative easing. Elle n’imprime donc plus d’argent pour acheter des bons du Trésor. Mais, dans les faits, quand une obligation qu’elle détient arrive à maturité, la Fed en rachète une autre – ce que l’on appelle « rouler » la dette.

Pour réduire son bilan, la Fed pourrait donc arrêter de rouler la dette qu’elle détient. Progressivement, au fur et à mesure que les obligations arrivent à maturité, son bilan serait donc soumis à un régime doux. Pour le gouvernement américain, ce n’est pas forcément une perspective très réjouissante. La Fed était en effet un acheteur peu sourcilleux de bons du Trésor… et le gouvernement américain un accro à la dette publique.

La Fed pourrait aussi utiliser la méthode forte, un régime drastique qui consisterait à vendre des obligations et des actifs qu’elle détient. Une telle décision déstabiliserait certainement le marché obligataire avec l’arrivée plus ou moins massive de dettes supplémentaires. Et encore faudra-t-il trouver des acquéreurs…

Dans ses « minutes », la Fed n’a pas précisé la méthode qu’elle souhaitait adopter mais a simplement admit qu’elle pourrait commencer à réduire son bilan plus tard dans l’année.

Quelles conséquences sur les marchés actions ?

L’évocation d’une réduction de bilan aurait suffi à inquiéter les marchés mais, pour couronner le tout, certains membres de la Fed se sont en outre inquiétés d’une surévaluation des marchés.

Une telle inquiétude a été interprétée ainsi : la Fed veut réduire son bilan pour tempérer l’ardeur haussière des marchés actions. Stupeur et tremblements… la Banque centrale voudrait-elle leur peau ? Réponse, non, mais il faut bien jouer à se faire peur de temps en temps.

La dette, le vrai problème

Plus que le sort des marchés actions, c’est le marché obligataire qui va subir le plus profond contrecoup d’une réduction du bilan de la Fed :

C’est ce qu’expliquait Simone Wapler dans sa Stratégie :

Le bilan de la Fed est de 4 500 milliards de dollars. Il correspond à 25% du PIB américain.

Nous vivons un système monétaire que j’appelle « le créditisme ». Argent et crédit sont devenus une seule et même chose. Les taux directeurs déterminent la vitesse à laquelle le crédit se multiplie. Plus la Fed baisse ses taux, plus vite le crédit se multiplie. Plus elle les monte, plus l’expansion du crédit se freine. Même si elle relève ses taux, nous restons en mode « expansion » (tant que la bulle rose de Malabar ne nous pète pas au nez), car on ne peut pas dire que des taux à 1% soient des taux élevés, de nature à dissuader le crédit.

Mais « réduire le bilan » c’est une autre paire de manche. La bulle rose de Malabar devient toute flagada.

Le bilan de la Fed, c’est le stock d’obligations qu’elle a achetées dont personne ne voulait. Elle a donné de l’argent frais au vendeur. Cet argent frais a ensuite circulé (gonflé la bulle rose de Malabar). Si la Fed revend ses créances qu’elle a en stock, elle reprend l’argent en circulation (elle aspire la bulle de Malabar qui se dégonfle).

Un énorme acheteur passe désormais vendeur. Tous les émetteurs qui ont à placer des obligations (pourries) ont moins de débouchés. Tous les acheteurs potentiels savent que la Fed n’est plus dans le coup.

Les taux et les rendements vont monter aux Etats-Unis, puis en Europe.

Si les taux et les rendements augmentent, et surtout s’ils augmentent plus vite et rapidement que prévu, cela reviendra à créer un effet domino. Il sera plus compliqué pour les Etats de se financer via la dette – le poids de leur endettement augmentera. Pour les entreprises, même combat. Pour elles aussi, le financement via l’endettement va s’avérer de plus en plus compliqué, de plus en plus lourd.

Dans une économie où tout ou presque repose sur la dette – du financement des entreprises au fonctionnement des Etats –, la réduction du bilan par la Fed marquerait l’entrée dans une nouvelle ère : celle de la dette chère, très chère.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

A court terme, et si la Fed persiste et signe – ce qui est loin d’être assuré –, les perturbations débuteront par les marchés actions. A court de bons prétextes pour suivre leur marche haussière, et alors que les réformes et grands investissements promis par Donald Trump tardent à se concrétiser, ils pourraient prendre très au sérieux les menaces de la Banque centrale américaine.

A plus long terme, ce qui nous inquiète, c’est la déstabilisation de nos économies dépendantes de la dette. Les banques centrales se sont imposées comme de grands consommateurs d’obligations en tous genres mais aussi comme les garants du crédit accessible – aussi bien pour les entreprises que les Etats. S’ils renoncent à ce rôle, cela va être très compliqué.

Une des solutions, celle que tentera peut-être les banques centrales, sera celle de l’inflation – qui réduit automatiquement le poids de la dette. Un jeu de long terme, mais un jeu dangereux qui explique que nous vous recommandons régulièrement de consacrer une partie de votre patrimoine aux actifs tangibles (métaux précieux, forêts, art, etc.). [NDLR : Actifs tangibles, débancarisation et diversification : voilà les maîtres-mots de la Stratégie élaborée par Simone Wapler. Dans le nouveau numéro à paraître cette semaine, et à l’approche des élections, Simone revient sur l’assurance-vie. Comment adapter votre épargne à la nouvelle donne gouvernementale ? Réponses dans la Stratégie]

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

Un commentaire pour “Et si la Fed venait de siffler la fin de partie ?”

  1. Excellent explication de la Bad Bank.

    Concentrer les mauvaises créances et les revendre sur le marché secondaire à une certaine valeur marchande. Et lorsqu’il n’y aucune demande, permettre aux détenteurs des ces mauvaises créances d’inscrire la valeur comptable dans leurs bilans financiers.
    Le but?
    Créer une illusion (la bulle de Malabar), le temps que l’on amortisse cette mauvaise créance. Pour gagner ce temps … imprimer à tour de rôle selon la santé financière de chaque pays, les plus à risque en premier. USA, Europe, Japon et finalement Chine.
    Ces opérations ont fait gonfler son bilan de la Fed, le multipliant par trois depuis 2007 et le portant à 4 500 milliards de dollars.

    Du $4 500 milliards, 2 milliards sont capitalisé à moins de 2%….

    Entretemps jouer avec tous les outils monétaires mis à notre disposition pour favoriser une valorisation des actifs (immobilier, boursier…)
    90 % de la baisse de 4,5 point de pour-cent des taux réels entre 1980 et 2015 s’expliquaient par des facteurs structurels, les autres 10 % restant inexpliqués. Pourtant un graphique des taux réels durant cette période montre que ceux-ci évoluent en parallèle avec le taux de croissance. «Le fait qu’à long terme il n’y ait pas de relation semblable corrobore l’idée selon laquelle les banques centrales jouent un rôle clé dans la situation actuelle», explique James Montier. Les banques centrales sont donc loin d’être innocentes
    /www.letemps.ch/economie/2017/04/09/lactuelle-surevaluation-actions-estelle-obscene

    Mais voilà qu’en est-il lorsque la Bad Bank ne s’érode pas avec le temps faute de croissance mondiale réelle ?
    Les pays du G20 avaient convenu en 2014 d’augmenter leur croissance d’au moins 2% de plus sur une période de cinq ans par l’intermédiaire de réformes, ce qui aurait ajouté plus de 2.000 milliards de dollars au Produit intérieur brut (PIB) mondial.
    « Il semble probable que nous ne réaliserons pas notre ambition de croissance de 2-en-5 d’ici 2018 », suivant un document approuvé par l’Ecofin et destiné au prochain sommet du G20 les 20 et 21 avril à Washington.
    https://investir.lesechos.fr/traders/forex-infos/l-ue-admet-que-le-g20-ratera-l-objectif-d-un-plus-de-croissance-1662630.php

    Quand est-il lorsque pour camoufler cette anorexie
    Les entreprises vont continuer de procéder à des rachats d’actions «ad nauseam» pour augmenter le bénéfice par action malgré la faible croissance économique. Cette stratégie conduit à une forte hausse de leur endettement, lequel est déjà proche des niveaux records.
    /www.letemps.ch/economie/2017/04/09/lactuelle-surevaluation-actions-estelle-obscene

    Faute de temps, d’outils monétaires et de croissance , les membres du G-20 mettront l’accent sur la nécessité d’ incorporer des mesures protectionnistes sur l’échiquier mondiale.

    Ce qui est paradoxale est que la crise à été aggravé par l’interdiction des chartes des banques centrales d’intervenir sur leur marché respectif. La Fed n’avait pas autorité pour aider les banques d’investissements américaines. La BCE n’était pas légitimée d’intervenir sur la dette européenne et bancaire. Au moment ou la légitimité des banques centrales est des plus contesté, sans cette canalisation de secours le monde aurait connue le chaos. Mais voilà si la canalisation existe, il n’y a plus de pression pour faire circuler la liquidité .Présentement le marché est témoins d’une valorisation du rendement du marché et celui du taux sans risque des obligations. Traduction une augmentation de la prime de risque, spread, asséchera la liquidité mondiale.

    Tous les émetteurs qui ont à placer des obligations (pourries) ont moins de débouchés. Tous les acheteurs potentiels savent que la Fed n’est plus dans le coup. Les taux et les rendements vont monter aux États-Unis, puis en Europe.

    Plus d’infos sur : http://quotidienne-agora.fr/fed-fin-partie/

    Avoir inondé le marché et mourir asphyxiée par un manque de liquidité….. Quel paradoxe !!!

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