L’émergence des monnaies locales

Rédigé le 16 octobre 2017 par | Macro éco et perspectives Imprimer

L’argent est la mesure ultime de la richesse matérielle. Que l’on parle d’immobilier, d’épargne, du coût d’une action ou de valeur espérée d’un investissement, le meilleur moyen d’exprimer une quantité de richesse reste son expression en unités monétaires.

Il y a quelques mois, en pleine période électorale, nous discutions dans la Quotidienne de la pertinence d’une sortie de l’euro. Le sujet n’avait pas manqué de déchaîner les passions, et à raison : quoi de plus important que l’unité dans laquelle nos économies et la valeur de notre travail sont représentés ?

La question d’un retour au franc n’étant plus d’actualité jusqu’à la prochaine échéance électorale, nous avons repris nos habitudes de paiement en euros. Pour les échanges internationaux, le dollar reste (pour l’instant) une unité de référence. Le Bitcoin, malgré la flambée de son cours, n’est utilisé que marginalement pour des transactions marchandes. [NDLR : Prêt à profiter de la spectaculaire envolée des cryptomonnaies ? Notre spécialiste des cryptos a sélectionné les meilleures d’entre elles, pour des gains explosifs. Pour en savoir plus…]

Le calme semble donc revenu dans notre quotidien monétaire.

Pourtant, une nouveauté prend de plus en plus d’ampleur. Prenant à contre-pied la tendance de mondialisation des échanges, les monnaies locales font leur grand retour.

Utilisées par le passé lors des périodes de trouble monétaire lorsque la faible disponibilité des devises officielles ne permettait plus à l’économie du quotidien de fonctionner, elles reviennent aujourd’hui sur le devant de la scène parées de vertus sociales.

Qu’est-ce qu’une monnaie locale en 2017 ?

Oubliez le troc et le marché noir en période de guerre : les monnaies locales sont désormais encouragées par les pouvoirs publics et se présentent sous forme de cash comme de paiements dématérialisés. Il est possible de les posséder sous forme de billets dans son portefeuille mais aussi de les échanger grâce à des applications smartphone ou par SMS.

Les MLC (monnaies locales complémentaires) peuvent, depuis la loi du 31 juillet 2014, opérer au grand jour. Outre l’évidente limite territoriale, le texte de loi stipule que des titres de monnaies locales complémentaires peuvent être émis et gérés par des personnes dont l’unique objet social est l’économie sociale et solidaire.

Les pouvoirs publics comptent sur les MLC pour dynamiser les territoires de manière décentralisée et jouer un rôle de cohésion sociale. Il est fréquent que les administrations donnent un coup de pouce à l’usage de ces monnaies soit en les mettant en avant, soit en les acceptant comme moyen de paiement pour divers services comme c’est le cas à Boulogne-sur-Mer.

Le Bou’Sol, porté par la communauté d’agglomération, permet de voyager dans les transports en commun et d’accéder à certaines manifestations culturelles. Plus ambitieux, le département d’Ille-et-Vilaine prévoit même de verser une partie des allocations sociales dans sa monnaie, le « galléco ».

Le succès du concept a été fulgurant : plus d’une cinquantaine de monnaies locales ont été créées sur le territoire et de nombreuses sont en phase de préparation.

Quels avantages des monnaies locales par rapport à l’euro ?

Contrairement aux époques précédentes où les monnaies locales apparaissaient spontanément par nécessité, nous sommes actuellement dans une période historiquement calme de faible inflation et d’excellente disponibilité de la monnaie.

L’intérêt de l’utilisation des MLC ne peut qu’être mesuré par rapport au recours à l’euro, notre monnaie nationale et officielle.

Passons donc rapidement sur l’aspect transactionnel : posséder une monnaie locale ne vous permettra jamais d’acquérir biens ou services introuvables en échange d’euros. Contrairement au Bitcoin, surtout utilisé pour les transactions illicites, les monnaies locales ont vocation à être utilisées à la place des euros lors d’échanges on ne peut plus classiques : achat à des commerçants locaux, paiement de petits services du quotidien, etc.

Avec une parité fixée par la Loi (1 unité de MLC = 1 €), les calculs sont faciles et les billets de monnaie locale substitués facilement aux euros en cas d’accord des deux parties lors d’une transaction.

Le pari que font les créateurs de monnaies locales est que les utilisateurs s’en serviront en priorité par rapport à l’euro lorsqu’ils auront le choix. Les faibles opportunités de dépense (tous les commerçants n’étant pas tenus de les accepter) font que les possesseurs de MLC auront tendance à s’en débarrasser à la première occasion.

La circulation de ces monnaies devrait par conséquent être bien plus rapide que celle de l’euro. Du fait de leur zone de validité géographiquement limitée, l’effet du sursaut de circulation monétaire sera concentré sur un territoire restreint. L’idée est d’encourager des achats de biens ou de services qui n’auraient peut-être pas eu lieu avec des euros.

Cycle des monnaies locales Le circuit idéal d’une MLC pour ses concepteurs. Infographie : ADECNS

Ces monnaies ont donc été autorisées par le législateur (et promues par leurs créateurs) dans une optique de dynamisation de l’économie locale.

Peut-on vraiment parler de monnaie ?

Les monnaies locales apportent leur lot de contraintes et de paradoxes. D’une part, la convertibilité depuis et vers des euros est pensée pour être possible sans être pratique. Il a longtemps existé (et il existe encore) des monnaies dont la conversion est coûteuse : il fermons-donc les yeux sur cette limitation.

Même l’ancrage territorial imposé peut être considéré comme une caractéristique plus que comme un problème. Après tout, le franc suisse est également une monnaie peu répandue dans le monde malgré son excellente réputation et personne ne conteste son statut de monnaie.

Ce qui limite la crédibilité de ces monnaies est le peu de visibilité sur les actifs qui garantissent leur valeur et le contrôle de leur masse monétaire. La loi impose pour les MLC le principe de dédoublement monétaire. Cela signifie que chaque unité de monnaie locale est garantie par un euro.

Or ces euros ne sont pas séquestrés : ils sont généralement placés dans des projets de l’économie sociale locale. Ici commence une des premières confusions sur la mission des monnaies locales : s’agit-il d’un financement (à fonds perdus, donc) de la solidarité locale, ou d’une monnaie dont la valeur se doit d’être la plus stable possible ?

Tout placement comporte un risque de défaut, et les projets considérés comme appartenant à l’économie « sociale et solidaire » n’ont, par définition, pas d’objectifs de rentabilité.

Ces considérations bassement matérielles sont rarement évoquées lors des communications qui accompagnent le lancement des MLC. L’accent est plutôt mis sur les bénéfices attendus pour l’économie locale.

Faites du bien à votre ville

Il existe probablement une monnaie locale près de chez vous. Si vous vous renseignez à son sujet, vous tomberez sur un champ lexical bien connu : « vert », « citoyen », « responsable » et autres mot-valise se trouvent à foison dans les communications des créateurs des MLC.

Ces termes font plus partie du paysage politique qu’économique. Ils ont pour mérite de classer immédiatement les conversations sur l’échiquier politique : vertus à brandir pour les uns, vices crispants pour les autres… Mais quelle est leur signification réelle ?

En admettant que la monnaie n’est qu’un outil, et que les monnaies locales n’apportent par construction pas plus d’opportunités que les euros pour leurs utilisateurs, peut-on réellement dire que l’usage de ces unités de valeur plutôt que la monnaie légale a un quelconque impact social ?

Plus probablement, c’est le comportement des citoyens plus que l’unité dans laquelle leur richesse est exprimée qui fait la société. Après tout, le billet le plus vert reste le dollar…

Nous verrons, dès demain, les conséquences que l’utilisation de ces monnaies peut avoir sur votre quotidien de citoyen, pour votre consommation comme vos investissements.

Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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