Le dollar, ce raffiné instrument de torture pour pays émergents

Rédigé le 9 octobre 2015 par | Macro éco et perspectives, Pays émergents Imprimer

Ces derniers mois ont vu la perception des risques basculer complètement des vieux pays industrialisés vers les pays émergents. En quelques mois, ce n’est plus vraiment l’Europe ou les Etats-Unis qui inquiètent mais la Russie, le Brésil et surtout la Chine. Si la croissance mondiale est menacée, ce n’est plus à cause des éternels soubresauts de la crise de 2007-2008 ou de la crise de l’euro, mais par la faute de pays émergents en plein ralentissement économique.

Le FMI ne cesse de revoir à la baisse ses perspectives de croissance mondiale pour 2015 (3,1% selon les dernières estimations), soulignant le rôle fondamental du recul des économies émergentes dans ces révisions.

Et voilà, les BRICS, anciennes étoiles des investisseurs, se sont transformés, à leurs yeux, en trous noirs à éviter à tout prix.

Dernière illustration en date de cette désaffection : l’hémorragie de capitaux fuyants les économies émergentes.

Vente (panique) de dettes US
Tout a commencé par des titres s’alarmant quant aux ventes record de bons du Trésor américains au niveau planétaire. Que les obligations souveraines américaines soient vendues, cela n’étonnera personne, c’est régulièrement le cas et de toute manière la Fed veille au grain, prête à racheter tout ce qui dépasse ou risque de faire flamber leurs rendements. Mais aujourd’hui le niveau de ces ventes inquiète.

Une récente étude de la Deutsch Bank, indiquait qu’entre juillet 2014 et juillet 2015, les ventes de bons du Trésor américains par des détenteurs étrangers (essentiellement des banques centrales) avaient atteint un record historique à 123 milliards de dollars, un plus haut depuis 1978 (date à laquelle les statistiques sur les ventes de T-Bonds ont commencé à être collectées).

Par comparaison, entre juillet 2013 et juillet 2014, les banques centrales étrangères avaient acheté pour 24 milliards de dollars de bons du Trésor…

Que s’est-il passé pour expliquer un tel changement (illustré par le graphe ci-dessous) ?

bons du trésor

Au premier abord, vous pourriez en conclure que la dette américaine a perdu beaucoup d’adeptes. Les acheteurs étrangers auraient-ils été saisis par la réalité et auraient-ils enfin pris conscience du monstrueux niveau d’endettement des Etats-Unis ? Se seraient-ils rendu compte que Washington ne pourrait jamais rembourser sa gigantesque dette ?

Que nenni… cela serait trop simple, et trop intelligent.

Les pays émergents en pleine crise monétaire
Non, ce mouvement, essentiellement provoqué par les banques centrales émergentes et des BRICS, est le symptôme de la crise qui frappe les économies émergentes.

Depuis une dizaine d’années, ces dernières se sont littéralement gavées de dettes américaines. C’est relativement idiot au vu de l’endettement des Etats-Unis mais d’un point de vue de banquier centrale d’une économie émergente ou en développement, cela semble une excellente idée.

Comme l’explique le Wall Street Journal, qui a soulevé le lièvre, dans les années 2000, les pays émergents et les BRICS se sont trouvés submergés de liquidités dues à leurs exportations et à la spectaculaire hausse des matières premières.

Beaucoup d’argent donc, qu’il a fallu utiliser ou plus généralement placer. Or quel est l’actif le plus sûr de la planète ? 95% des investisseurs vous répondront : les bons du Trésor américains (les 5% restants misant sur l’or). Réputés sûrs, et liquides… que demander de plus ? La Chine est ainsi devenue un des principaux acheteurs de dette américaine de la planète (après la Fed mais à peu près au même niveau que le Japon) avec plus de 1 200 milliards de dollars dans ses réserves.

Voici donc qui sont les principaux détenteurs étrangers de dette US de la planète (les chiffres datent de 2014).

détenteurs de dette US

La Chine, donc, le Japon, mais aussi les pays exportateurs de pétrole, le Brésil et tous les pays caribéens. Quant à l’anomalie belge, elle s’explique par la présence dans le plat pays d’un énorme hedge fund, Euroclear, grand acheteur de dette américaine devant l’éternelle, et derrière se cacherait, selon les hypothèses, la Chine, la Russie ou même la Fed.

Mais revenons à nos moutons, ceux qui ont acheté beaucoup de dettes américaines. Depuis deux ans environ, les choses ont bien changé pour les émergents. La baisse du cours des matières premières, les difficultés économiques croissantes et la forte hausse du dollar les ont obligé à intervenir massivement pour soutenir leur devise alors que les capitaux étrangers prenaient leurs jambes à leur cou et fuyaient.

L’exemple le plus significatif est une nouvelle fois celui de la Chine. Depuis deux ans, l’empire du Milieu a significativement réduit ses réserves en dollars, les faisant passer de 1 317 milliards de dollars en novembre 2013, à 1 241 milliards fin juillet 2015.

Un mouvement qui a connu un véritable coup d’accélérateur ces derniers mois. En août dernier, pour éviter un véritablement effondrement de sa monnaie après sa décision de dévaluer le yuan, Pékin a ainsi dû massivement intervenir pour le maintenir dans une parité de 6,40 pour un dollar. Pour cela, les autorités chinoises ont dû acheter beaucoup de yuans et vendre beaucoup de dollars. Rien qu’en août, Pékin aurait dépensé entre 120 et 130 milliards de dollars pour éviter que le yuan coule à pic.

Les résultats sont visibles et le trou béant dans les réserves chinoises. Celles-ci ont ainsi fondu de plus de 43 milliards de dollars en septembre dernier, à 3 500 milliards.

La Chine n’est pas la seule à se délester de ses obligations américaines. La Russie fait de même (-32,8 milliards de dollars sur un an), de même que Taiwan, 9e plus important détenteur de bons du Trésor, le Brésil ou même la Norvège, qui subit de plein fouet la chute des cours du pétrole…

Qu’est-ce que cela signifie (dont pour vous) ?
Passons aux conséquences de ces ventes. Comme je vous le disais, cette histoire est plus le révélateur des faiblesses actuelles des économies émergentes que de celles des Etats-Unis. Ainsi, malgré les ventes des banques centrales, le principal risque n’est pas la hausse des rendements des obligations américaines qui devraient rester bas, très bas.

Le problème actuel, donc, ce sont les pays émergents. Pus que leurs difficultés économiques, ce qui m’inquiète le plus, ce sont les conséquences de la politique de la Fed.

Le FMI fait actuellement campagne auprès des Etats-Unis pour que la Fed ne remonte pas ses taux. Selon le Fonds, une hausse des taux américains signifierait une vague de défaut sur la dette des entreprises des pays émergents (car souvent libellées en dollar) et une accentuation de la fuite des capitaux étrangers hors de pays émergents.

Cette crise monétaire qui risque de s’aggraver en cas de changement de politique par la Fed, accentue déjà les difficultés économiques des pays émergents.

Mots clé : -

Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

Laissez un commentaire