L’accord de paix en Colombie, symbole d’une région en pleine mutation

Rédigé le 8 octobre 2015 par | Pays émergents Imprimer

James McKeigue

L’espoir. Après plus d’un siècle de conflit, ces dernières semaines ont fait naître l’espoir que la plus longue guerre civile d’Amérique latine puisse toucher à sa fin.

Près de 220 000 personnes ont été tuées pendant cette lutte amère, qui a forcé des millions de personnes à quitter leurs domiciles. La poignée de mains historique de fin septembre à la Havane, à Cuba, entre le Président colombien Juan Manuel Santos et le leader des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), Timoleón Jiménez, alias « Timochenko » a été un immense pas en avant.

Les nouvelles de cet accord, qui établit pour la première fois un cadre pour parvenir à un accord de paix, ont été accueillies avec un mélange d’optimisme et de cynisme. Les dirigeants du monde entier ont exprimé leur soutien au processus, alors que certaines voix critiques en Colombie commençaient déjà à évoquer les obstacles qui existent encore à tout accord éventuel.

Certes, cet accord pourrait échouer pour un grand nombre de raisons, mais il marque tout de même un tournant dans l’histoire latino-américaine. La lutte brutale qui a opposé les révolutionnaires de gauche et les réactionnaires de droite a causé des ravages dans la région pendant la seconde moitié du XXe siècle. La résistance prolongée des FARC était l’une des dernières convulsions de cette lutte épique… Comme le modèle communiste cubain.

Il semble aujourd’hui que les deux soient peu à peu en train de changer de ton – ce qui marque la fin d’une époque pour l’Amérique latine.

Lutte mortelle en Colombie
Il y a cinquante ans, lorsque les FARC ont entamé leur guerre contre l’establishment colombien, la Colombie était une société viciée par des injustices criantes. Une petite élite dominait l’économie et avait le monopole des occasions d’éducation, alors que la majorité de la population vivait dans une pauvreté terrible dans les zones rurales. Peu importe quel parti au conflit vous soutenez, il est aisé de comprendre que des conditions si terribles et inégalitaires aient pu l’alimenter.

Aujourd’hui, la majorité de la population colombienne appartient à la « classe moyenne » et vit en ville. Certaines des définitions de la classe moyenne en Amérique latine me laissent un peu sceptique, mais il y a eu un changement clair et profond : 12 millions de Colombiens, sur une population totale de 48 millions, sont sortis de la pauvreté depuis 2000. Bien entendu, les élites restent fortes, mais une solide croissance économique a permis à d’autres d’obtenir une part du gâteau.

Selon le coefficient de Gini, les inégalités ont été réduites de 7% en 15 ans. La qualité de l’éducation reste faible pour les plus pauvres, mais une proportion nettement plus importante de la population a accès à des études universitaires aujourd’hui par rapport à il y a cinquante ans.

Je ne dis pas que la Colombie est le paradis sur Terre, mais les graves inégalités qui ont été à l’origine de ce conflit sont aujourd’hui nettement atténuées.

Quant à la situation des FARC, elle ne fait qu’empirer. Il y a quelques années, j’ai interviewé un entrepreneur technologique colombien à Cali, une région du sud associée aux FARC.

Il avait en fait rencontré des membres de la guérilla qui lui avaient demandé de concevoir un système GPS sûr qu’ils pourraient utiliser dans la jungle. Il avait décliné leur offre, mais, socialiste lui-même, avait identifié un problème plus important pour les FARC que l’idée de se perdre dans la jungle. « L’ensemble de leur plateforme se base sur la réforme agricole et l’obtention de terres arables pour le peuple. Si vous parlez aux jeunes à Cali, la dernière chose qu’ils ont envie de faire, s’est de s’installer pour vivre dans une ferme. »

Les jeunes – c’est-à-dire les moins de 20 ans – constituent la majorité de la population colombienne et représentent plus d’un tiers de la population du pays, ce n’est donc pas de très bon augure pour l’avenir des FARC.

De plus, avec le développement économique de la Colombie et le programme extensif d’infrastructure qui permet à l’Etat d’atteindre les régions les plus isolées, les FARC deviendront de moins en moins pertinents. Parce que, comme l’a dit un jour Antonio Navarro Wolff, ancien guérillero devenu homme politique, « la guérilla commence là où s’arrête la route. »

Pour faire simple, avec les changements sociaux, démographiques et économiques l’offre des FARC devient de moins en moins attractive.

L’absence de soutiens réels grignote l’influence des FARC depuis des décennies. La seule raison qui leur a permis d’éviter de connaître le même destin que les autres guérillas de la région est qu’ils sont parvenus à devenir des acteurs majeurs du commerce de la drogue.

En contrôlant de grandes zones rurales, ils ont pu acheter et faire pousser de la coca, la transformer en cocaïne expédiée ensuite dans le monde entier. Les profits ont été utilisés pour financer la guerre, ce qui a permis aux FARC de poursuivre leur « soulèvement populaire » qui n’était, en fin de compte, pas si populaire que ça.

Ajoutez à cela le fait que l’armée colombienne a commencé à faire des progrès dans la lutte contre les FARC –plusieurs de leurs dirigeants ont été tués ou capturés au cours des dernières années – et vous comprendrez aisément pourquoi ils sont si enthousiastes à l’idée de faire la paix.

Pour Juan Manuel Santos, la situation est un peu plus compliquée. Il est devenu célèbre en tant que Ministre de la défense pour le président Alvaro Uribe, à la ligne très dure : sa tâche était alors de se battre contre les FARC.

Les deux sont ensuite entrés en conflit et Uribe critique aujourd’hui constamment Santos pour sa recherche de la paix. Le fait est qu’il est politiquement plus simple de tuer les méchants que de conclure des accords avec eux. Santos a basé toute sa campagne de réélection sur le processus de paix. Il a été élu, mais maintenant qu’il est effectivement en train de faire des compromis avec les FARC, l’idée est moins populaire.

Le point clé est que la plupart des Colombiens voient les leaders des FARC comme des terroristes et des dealers de drogue et souhaitent qu’ils soient traînés devant les tribunaux. Les dirigeants FARC, quant à eux, tentent de faire une transition vers la vie politique légitime et de gagner autant de protection légale que possible. En conséquence, Santos a été forcé de faire un compromis entre ces deux points de vue, ce qui l’a exposé aux critiques de toutes parts.

Une voie vers la paix
Malgré l’optimisme qui a fait suite à l’annonce, l’accord est loin d’être signé. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé la création d’un système de « justice transitionnelle », avec un délai de six mois pour régler les détails.

Mais peu importe qu’un accord soit signé ou non : il est clair que la vie des FARC en tant que formation politique ne va pas tarder à prendre fin. Oui, ils pourront continuer à gérer le commerce de drogue, mais leur voix ne se fera plus entendre dans le débat politique en Amérique latine.

De plus, comme nous l’avons vu au Guatemala et au Chili, le pouvoir du peuple en Amérique latine a un nouveau visage. Dans toute la région, une génération de citoyens a grandi sans aucun souvenir des dictatures sanglantes qui se sont opposées aux révolutionnaires de gauche. Ils n’ont pas peur, ce qui explique pourquoi de grandes manifestations, organisées sur les médias sociaux, sont de plus en plus le moyen choisi par les citoyens latino-américains pour forcer les dirigeants gouvernementaux corrompus à faire face à leurs responsabilités.

J’ai déjà évoqué ce sujet par le passé mais pour résumer, à cette époque des grandes manifestations en Amérique latine, il n’est plus nécessaire de se cacher dans la jungle pour critiquer le gouvernement.

Si vous regardez la situation d’un point de vue régional et historique, il se pourrait que nous soyons à la veille d’une véritable révolution. John Paul Rathbone, du Financial Times, a très bien décrit la situation lorsqu’il a salué le rapprochement avec Cuba et le processus de paix avec les FARC comme « des événements monumentaux, avec des implications régionales géopolitiques susceptibles d’aider à défaire un noeud gordien de violence, de migration, de trafic de drogues et d’instabilité qui ronge les Amériques depuis plus d’un demi-siècle. »

Il est clair également que c’est une bonne nouvelle pour la Colombie. Les lecteurs réguliers sauront que je pense depuis longtemps que les marchés vont progresser dans le pays. Même si mes raisons principales pour l’expliquer sont démographiques, liées à la puissance macroéconomiques de la région, à son infrastructure et à son économie ouverte, je dis depuis longtemps qu’un dividende de paix pourrait donner un coup de pouce supplémentaires à nos investissements dans la région.

Santos a usé tout son capital politique pour tenter d’apporter la paix. Cette question définira son héritage politique. Je suis sûr qu’il n’est pas totalement altruiste – les hommes politiques sont à 90% mus par leur égo ; il aimerait sans doute qu’on se souvienne de lui comme de l’homme qui a apporté la paix à la Colombie.

Mais il a dit une chose dans un discours il y a quelques années à Londres dont je me suis toujours souvenu : « Lorsque vous parlez aux victimes passées, elles souhaitent que les FARC soient traînés en justice. Lorsque vous parlez aux victimes futures, elles veulent la paix ».

C’est un point intéressant. Payer le prix politique aujourd’hui vaut sans doute la peine étant donné les dividendes sociaux que cela permettra de récolter dans l’avenir.

La Colombie est un pays jeune et en pleine croissance, avec un avenir brillant devant lui. La guerre avec les FARC n’a pas sa place dans cet avenir.

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