En Chine, la voix et le visage façonnent l’intelligence artificielle

Rédigé le 16 janvier 2018 par | A la une, Nouvelles technologies Imprimer

Nous l’avons vu la semaine dernière, la Chine mise sur l’intelligence artificielle (IA) et ambitionne d’en devenir un des leaders mondiaux, si ce n’est le leader. Pékin y voit une occasion unique de développer son économie, de soutenir sa croissance et de distancier les autres « usines du monde », et ceci tout en s’affirmant comme un moteur de l’innovation technologique.

Tout récemment, un constructeur chinois de smartphones, Huawei, a pris une longueur d’avance sur ses principaux concurrents Samsung et Apple en mettant sur le marché le premier smartphone équipé d’une puce « neuronale ». Une puce qui permet d’intégrer dans les téléphones des fonctions avancées en matière d’intelligence artificielle.

L’empire de la reconnaissance faciale

Les ambitions chinoises sont beaucoup plus vastes que construire les smartphones les plus « intelligents » au monde. Les entreprises chinoises s’illustrent en effet dans les domaines de la reconnaissance d’image mais aussi de la reconnaissance faciale. Les récents développements de ces technologies ont été permis par le deep learning, les big datas et donc par l’IA.

Des récentes enquêtes du Monde et du journal du MIT, la Technology Review, illustraient l’ampleur de la place prise par la reconnaissance faciale dans l’empire du Milieu.

Ses usages peuvent être amusants : dans un restaurant, le journaliste de la Technology Review s’est vu « scanné » par un programme chargé d’analyser la forme physique des clients. Etant jugé en « excellente santé », il s’est vu conseiller de commander autant de plats qu’il le souhaitait.

D’autres sont plutôt à classer dans la catégorie des inventions étranges, comme le rapporte Le Monde :

Cet été, une utilisation inattendue du système a fait les gros titres : des toilettes publiques à Pékin ont installé un distributeur de papier toilette à reconnaissance faciale pour lutter contre les abus : pas plus de 60 cm toutes les neuf minutes pour une même personne… D’autres toilettes « 2.0 » ont suivi dans le pays…

D’autres, enfin, sont beaucoup plus inquiétantes. Le Monde, toujours :

Shanghaï, un après-midi d’automne. Alors que l’agent qui fait la circulation a le dos tourné, un homme entre deux âges traverse au rouge. Quelques secondes plus tard, son visage apparaît sur les écrans installés dans les arrêts de bus du quartier. Il y restera, en alternance avec celui d’autres contrevenants, jusqu’à ce qu’il aille s’acquitter d’une amende de 20 yuans (2,60 euros) au commissariat du quartier.

D’autres villes de Chine ont adopté le système. Parfois moins discrètement, comme Shenzhen, la métropole qui fait face à Hongkong, où le visage des piétons trop pressés apparaît sur un écran géant au coin des carrefours.

Cela ne s’arrête évidemment pas là : Le Monde cite Li Meng, vice-ministre chinois des sciences et des technologies, qui déclarait en juillet 2017 : « en utilisant des systèmes et des équipements intelligents, on peut savoir à l’avance qui pourrait être un terroriste, qui pourrait faire quelque chose de mal« .

Le gouvernement a investi dans un système national de reconnaissance faciale. 170 millions de caméras équipées de cette reconnaissance ont déjà été installées, et elles devraient être 600 millions d’ici 2020. Evidemment, une telle surveillance ne peut que soulever de nombreuses questions, même dans un pays plus respectueux des droits de l’Homme que la Chine.

La Chine veut contrôler la voix

Outre la reconnaissance faciale, le développement de la reconnaissance vocale ouvre la voie à des utilisations tout aussi intéressantes que sujettes à polémique.

La voix est en effet un des domaines privilégiés par l’IA made in China. Elle permet, par exemple, de faciliter le passage de la langue chinoise à l’écrit.

C’est grâce à une application de ce genre que l’entreprise iFlyTek est devenue la référence chinoise en matière de reconnaissance vocale. Son application, iFlyTek Input, permet aux utilisateurs de dicter des messages en mandarin, qui sont ensuite traduits en anglais sous forme de messages texte, mais aussi de dicter et d’envoyer des messages pendant qu’ils sont au volant. L’application compte 500 millions d’usagers en Chine…

La reconnaissance vocale boostée à l’intelligence artificielle sera, par ailleurs, au coeur des voitures autonomes sur lesquelles les constructeurs chinois investissent tant, permettant de contrôler les commandes. iFlyTek a d’ailleurs récemment lancé une autre application, Xiaofeiyu, qui offre des services d’assistance vocale aux conducteurs, tels qu’indiquer une direction, lancer une musique ou encore trouver un restaurant ou un magasin à proximité.

Voilà pour le pan « présentable » de la technologie de la reconnaissance vocale. Car équipant des centaines de millions de smartphones à travers le pays, elle peut aussi être utilisée comme outil de sécurité. Selon la Technology Review, la voix est une véritable empreinte, permettant d’identifier précisément les individus. Une voie « par la voix » qu’explorerait avec attention Pékin. Selon un rapport d’Human Rights Watch publié en 2017 et cité par le New York Times, une société comme iFlyTek aurait déjà rassemblé une base de données contenant plus de 70 000 empreintes vocales. Pour quoi faire ?

La question de l’utilisation des données et tout particulièrement des données personnelles est justement au coeur des relations entre la Chine et l’intelligence artificielle, et la clé pour en comprendre le formidable développement.

Les atouts chinois en matière d’intelligence artificielle

Les ambitions de la Chine en matière d’IA sont, nous l’avons vu, élevées. Or le pays dispose de nombreux atouts pour devenir leader dans le domaine. Dont ces fameuses données.

Vous le savez, pour que l’intelligence artificielle soit « intelligente », elle doit être nourrie par de grandes quantités de données (ce que l’on appelle les big datas). Par exemple, pour qu’une IA reconnaisse un chat sur les photos que vous prenez, elle aura dû analyser des dizaines de milliers de photos de chat. Pour que Watson, l’intelligence artificielle d’IBM, puisse améliorer le diagnostic du cancer, il aura fallu lui fournir des dizaines de milliers de dossiers médicaux.

Les toutes nouvelles générations d’IA sont créées pour apprendre à partir de moins en moins de données mais, pour l’instant, celles-ci sont le nerf de la guerre.

Or la Chine dispose d’immenses réservoirs de données, dont des données personnelles. La collecte, le stockage et l’utilisation de ces données sont en outre soumis à des règles bien plus souples qu’aux Etats-Unis et en Europe (sachant que, sur ces marchés, les données personnelles sont déjà bien peu protégées). En Chine, l’utilisation des données biométriques (la voix, le visage) ou des données personnelles (utilisation des réseaux sociaux, géolocalisation, achats en ligne, etc.) est encore moins encadrée.

Les entreprises d’IA disposent de big datas dans lesquelles ils peuvent piocher pour développer leurs applications et logiciels. Un atout de taille pour elles… mais aussi un risque pour le respect de la vie privée et des libertés personnelles que les citoyens chinois voudront peut-être, un jour, mieux maîtriser.

Outre ce vaste réservoir de big datas, les autres atouts de la Chine dans cette course à l’intelligence artificielle sont l’investissement des grandes entreprises du pays dans les objectifs du gouvernement et le réservoir d’ingénieurs et d’informaticiens bien formés. Les géants chinois que sont Tencent, Alibaba ou Baidu sont en effet partie prenante dans la course à l’IA avec pour objectifs de constituer des centres de recherche et développement (R&D) et des datas centers capables de rivaliser avec ceux de Google, IBM, Microsoft ou d’Amazon.

En octobre dernier, Alibaba annonçait ainsi un investissement de 15 milliards de dollars dans la R&D autour de l’IA avec pour objectif le traitement de données (les big datas), les interactions entre l’homme et la machine ou encore le développement d’objets connectés (peut-être des enceintes intelligentes semblables à Google Home ou Echo d’Amazon).

Et puisqu’il faut (encore) des intelligences humaines pour développer l’intelligence de la machine, ces entreprises embauchent à tour de bras des experts de l’IA, puisant dans le vivier chinois mais attirant aussi des ingénieurs et des informaticiens étrangers grâce à des salaires confortables et en installant des centres de R&D aux Etats-Unis. C’est par exemple le choix fait par Tencent qui a installé un centre dédié à l’IA à Seattle.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

L’investissement massif de la Chine et de ses entreprises dans le domaine de l’intelligence artificielle devrait permettre à cette technologie d’accélérer son développement et de s’imposer dans de nouvelles utilisations. Ce développement n’est évidemment pas sans poser des problèmes quant à l’utilisation et les limites de ces IA.

Mais c’est aussi un (énorme) coup de pouce supplémentaire à une technologie qui s’impose déjà comme une des tendances de fortes de 2018. Vous le savez, je suis persuadée que l’IA est une des ces technologies capables de bouleverser le monde, à l’image de la mutation induite, par exemple, par Internet. Et l’implication de la Chine dans ce mouvement ne fait que le crédibiliser et l’accélérer. [NDLR : L’intelligence artificielle est une des thématiques fortes sur laquelle investit Ray Blanco dans NewTech Insider. Que l’on parle des nouvelles réalités, de médecine, de voiture autonome, d’informatique, de robotique, d’objets connectés ou même de cryptomonnaies, l’intelligence artificielle est la clé de leur succès et de leur croissance future. Ray a sélectionné une poignée de valeurs pour vous permettre de profiter de l’envolée de l’intelligence artificielle. A découvrir dans NewTech Insider].

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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