Ariane 6 signe le grand retour des agences d’Etat dans le spatial

Rédigé le 22 septembre 2016 par | Nouvelles technologies Imprimer

La semaine dernière, nous avons consacré une Quotidienne aux derniers événements qui ont touché SpaceX. Début septembre, la société californienne a connu un incident pour l’instant inexpliqué sur le pas de tir alors que tous les moteurs de sa fusée Falcon 9 étaient à l’arrêt.

La conclusion est sans appel : il faudra impérativement que l’Américain puisse expliquer (et régler) le problème avant de pouvoir espérer reprendre les vols.

Si SpaceX attire autant l’attention, c’est parce qu’il s’agit d’une des rares entreprises privées capables de concevoir et fabriquer des lanceurs spatiaux.

Plus étonnant encore, la firme a réussi le tour de force de financer son activité sans passer par la case « introduction en Bourse ». Un OVNI financier autant que spatial, donc…

Vous le savez, ce secteur était autrefois dominé par des agences d’Etat. Les enjeux financiers colossaux et les difficultés techniques rendaient nécessaire l’implication d’un ou de plusieurs pays pour mener à bien les programmes spatiaux.

L’apparition de sociétés privées comme SpaceX et Blue Origin, puis leurs succès, ont progressivement fait comprendre aux agences que leur monopole touchait à sa fin.

Aujourd’hui, la phase de déni est terminée et elles commencent à proposer des offres qui prennent en compte le bouleversement du marché imposé par l’arrivée des sociétés privées.

Quand le coût devient un enjeu

L’époque où les lancements concernaient uniquement les satellites militaires est révolue. Il existe une multitude d’entreprises civiles dont l’activité s’appuie sur l’utilisation de satellites : télécommunication, télévision, cartographie, accès Internet… la liste est sans fin.

Le passage d’une technologie quasiment réservée à l’usage des Etats à un service proposé à toute l’industrie s’est fait naturellement lorsque les coûts d’un lancement spatial se sont mis à baisser.

Aujourd’hui, le lancement d’une fusée est une activité commerciale comme une autre qui se doit d’être rentable. Les lanceurs ne sont plus financés par les budgets militaires quasi illimités de la Guerre froide.

Corollaire : les clients des sociétés de lancement sont désormais des entreprises privées. Elles regardent donc avant tout le coût du lancement lorsqu’il s’agit de choisir le lanceur.

C’est lorsque l’on voit des sociétés américaines confiant leurs lancements aux Russes que l’on réalise que la course à l’espace du XXe siècle est bel et bien derrière nous.

Avec Ariane 6, l’Europe réagit enfin

Avec le programme Ariane 6, validé la semaine dernière au conseil de l’ESA, l’Europe prend enfin la mesure de ce changement et réagit sur le critère du prix.

La fusée Ariane 5, en service depuis 20 ans, est un modèle de robustesse, de puissance, et de fiabilité. Avec les vénérables lanceurs Soyouz (dont plus de 1 700 exemplaires ont été tirés depuis les années 1960), Ariane 5 est le choix de prédilection pour les clients qui souhaitent une mise en orbite sans incident.

Seule ombre au tableau : Ariane 5 est chère. Très chère, même. Le coût du kilogramme mis en orbite, dont nous avons vu l’importance la semaine dernière, est près de quatre fois celui facturé par SpaceX.

La force de l’habitude aidant, Arianespace n’avait aucun problème à remplir son carnet de commandes. Mais les observateurs attentifs ont remarqué qu’en 2015, SpaceX a réussi autant de tirs qu’Arianespace… De quoi secouer, à la longue, la position dominante de l’Européen !

Le programme Ariane 6 a pour mission de diminuer les coûts de lancement pour se rapprocher de ceux pratiqués par SpaceX.

Ariane 6 Vue d’artiste d’Ariane 6 Crédit : ESA

Déclinée en deux versions, 62 et 64, la prochaine gamme aura une capacité de mise en orbite géostationnaire de respectivement 5 et 10 tonnes.

Le coût par lancement annoncé est de 75 et 90 millions de dollars et les premiers vols sont prévus pour 2020.

En conservant quasiment la capacité de mise en orbite d’Ariane 5 pour la moitié de son prix, un lancement par Ariane 6 ne coûtera « plus que » le double d’un lancement par Falcon 9. Pour les clients, ce surcoût peut être justifié par l’excellente fiabilité des fusées européennes.

Lorsque vous préparez un satellite durant des années, sa disparition lors du lancement a bien souvent un impact catastrophique sur votre activité… De quoi y réfléchir à deux fois avant de choisir l’option la moins chère !

Les paris d’Arianespace

Il est intéressant de remarquer qu’Arianespace s’est aussi posé la question des lanceurs réutilisables. La stratégie finalement retenue est de conserver la technologie historique de la famille Ariane (lanceur à usage unique et propulseurs d’appoint à poudre) pour les prochains modèles.

Ce choix de la continuité technique permet de réduire le coût de développement du programme et d’avoir une excellente visibilité sur le coût unitaire des lancements. Il s’agit également d’un pari sur l’échec de la réutilisation des lanceurs par les concurrents.

Nous l’avons vu, le coût du kilogramme en orbite est prévu pour être le double de celui pratiqué par SpaceX aux tarifs actuels. Si la réutilisation des Falcon 9 devient possible, le tarif facturé pourrait diminuer jusqu’à 30%… Le modèle économique d’Ariane 6 pourrait alors être très difficile à justifier auprès de la clientèle.

Pour l’investisseur : un programme à surveiller du coin de l’oeil

La conquête spatiale, outre sa capacité à nous faire rêver, est une mine d’information pour l’investisseur avisé. Rares sont les projets qui mobilisent autant d’acteurs, de technologies et de pays que le programme Ariane 6.

Il s’agit d’un mini-laboratoire qui représente à l’échelle réduite le fonctionnement de l’Europe. Si vous investissez sur les valeurs européennes, gardez un oeil sur le bon déroulement des programmes spatiaux.

Ces dernières années, Arianespace a décidé de :

– prendre conscience du retard qui était accumulé en termes de compétitivité sur le marché mondial et agir en conséquence en mobilisant son excellence technologique ;

– réaliser que l’implication « égalitariste » de 22 pays ralentissait terriblement le programme et nuisait à sa compétitivité. Si l’information n’est pas encore officielle, on murmure que la fabrication de l’Ariane 6 n’impliquera plus qu’un noyau dur de quelques pays ;

– s’appuyer sur la production à la demande des lanceurs avec, notamment, l’utilisation d’impression 3D pour les moteurs de la fusée. L’intérêt ? Réduire le coût et les délais de fabrication. [NDLR : L’impression 3D fait son grand retour… grâce à l’industrie. Prototypes, pièces de forme spéciale et même pièces de moteur pour l’aérospatial sont de plus en plus imprimés en 3D. Maintenant que la technologie a trouvé son public, il est plus que temps d’investir sur son développement. Dans NewTech Insider, Etienne vous propose une valeur qui a tout compris à l’impression 3D et est en train d’imposer sa technologie. A découvrir dans NewTech Insider]

Fidèle lecteur de la Quotidienne, ces sujets doivent vous sembler familiers et vous reconnaissez-là les grandes tendances technologiques et économiques que nous surveillons.

Gardez-donc un oeil sur les évolutions et les éventuels revirements du programme Ariane 6. Il agira sans nul doute comme un indicateur avancé sur la situation du marché européen durant les prochaines années.

Et, bien sûr, n’oubliez pas de rêver un peu à ces milliers de satellites qui tournent au-dessus de nos têtes. Ils nous apportent un confort technologique dont nous aurions du mal à nous passer et nous rappellent que l’Homme pourrait, s’il le souhaitait, retourner dans l’Espace…

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Etienne Henri
Etienne Henri
Il sélectionne les dossiers d’investissement en financement participatif du service Profits Réels.

Etienne Henri est titulaire d’un diplôme d’Ingénieur des Mines. Il débute sa carrière dans la recherche et développement pour l’industrie pétrolière, puis l’électronique grand public. Aujourd’hui dirigeant d’entreprise dans le secteur high-tech, il analyse de l’intérieur les opportunités d’investissement offertes par les entreprises innovantes et les grandes tendances du marché des nouvelles technologies.

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