L’Arabie saoudite laissera-t-elle le pétrole s’envoler ?

Rédigé le 26 mai 2016 par | Matières premières & Energie Imprimer

Alors que le Brent vient de passer au-delà des 50 $, la question que nous nous posions hier est toujours plus d’actualité : le baril peut-il poursuivre son rally ? Peut-il filer vers les 60 $ ? Les 80 $ ? L’Arabie saoudite, premier producteur et exportateur de pétrole au monde, est à juste titre au coeur des réflexions sur l’évolution possible du baril.

Les difficultés financières grandissantes du pays, ainsi que l’annonce toute récente de l’introduction en Bourse (IPO) d’une partie (5%) de la toute puissante compagnie nationale saoudienne du pétrole, Saudi Aramco, laisse penser que l’Arabie saoudite s’apprête à changer de politique et à réduire sa production pour relancer les cours. C’est du moins une analyse couramment répandue en ce moment.

Mais comme je vous le disais hier, une autre interprétation est possible.

L’Arabie saoudite se rêve moins dépendante du pétrole

L’annonce de l’IPO partielle de Saudi Aramco doit être pensée comme un élément de la mutation en cours au coeur du pouvoir saoudien. Je vous en ai déjà parlé : le nouvel homme fort du régime est le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane Al Saoud.

Ministre de la Défense, second vice-premier ministre héritier désigné d’un roi malade, il a mené la guerre au Yémen ainsi que les négociations ratées de Doha d’avril dernier (instauration d’un gel de la production de pétrole).

Nombreux sont ceux qui voient sa volonté derrière le remplacement de l’historique ministre du pétrole, Ali Al-Naïmi, début mai dernier.

Mohammed ben Salmane Al Saoud est aussi président du Conseil des affaires économiques et du développement. Et c’est à ce titre qu’il vient d’annoncer l’IPO d’Aramco et le lancement d’un ambitieux programme économique : le plan national Vision 2030.

Le nom de ce plan n’est pas particulièrement original, voire même assez ringard, mais il cache une petite révolution économique. Son objectif : réduire la dépendance de l’Arabie saoudite au pétrole, d’ici 2030.

La part des hydrocarbures dans les recettes saoudiennes sont estimées, selon les sources, entre 70% et 80%. Tout comme la Russie ou le Venezuela, l’Arabie saoudite fait partie de ces pays dont l’économie est totalement dépendante du pétrole. Et les récents déboires du prix du baril ont une nouvelle fois démontré le danger d’une telle sujétion.

L’Arabie saoudite est consciente de cette faiblesse, et le prince Mohammed est manifestement décidé à remédier à ce qu’il décrit lui-même comme une « addiction ».

Le plan Vision 2030 veut donc réduire cette dépendance, mais aussi mettre sur pied un secteur de la Défense crédible (on voit là la main de celui qui est aussi ministre de la Défense et dont l’intransigeance face à l’Iran est de notoriété publique) et favoriser le tourisme.

2 000 milliards de dollars pour un fonds public d’investissement

L’IPO partielle d’Aramco fait partie de ce plan : les 2 000 milliards de dollars qu’elle devrait rapporter vont servir à financer le plan industriel du prince Mohammed mais aussi un gigantesque fonds public d’investissement.

Ce fonds est destiné à investir dans tout une série d’actifs à l’étranger, dont les dividendes sont censés concurrencer les revenus pétroliers. Selon le prince Mohammed, les effets de cette politique devraient se faire ressentir dès 2020.

Les critiques n’ont pas manqué de dénoncer l’irréalisme de ce plan mais, qu’importe, ce n’est pas ce qui nous intéresse en ce moment.

Ce qui est sûr, c’est que pour financer ces changements, mais aussi pour maintenir une certaine paix sociale dans un pays où le chômage progresse de manière préoccupante, l’Arabie saoudite a besoin d’importants revenus financiers.

Il y a donc fort à parier qu’elle va augmenter sa production et ses exportations de pétrole dans les mois à venir, quitte à faire de nouveau chuter les cours du brut et à vendre avec une marge plus faible.

Le pétrole, arme politique pour l’Arabie saoudite

Le remplacement d’Ali Al-Naïmi par Khaled al-Faleh, proche du prince Mohammed et ancien dirigeant d’Aramco, laisse entrevoir une reprise en main étatique du pétrole.

Bien que nationalisée, Aramco était en effet parvenue à conserver une certaine marge de manoeuvre et indépendance face au pouvoir saoudien. Une indépendance qui rassurait les marchés et les acheteurs internationaux. Le remplacement d’Al-Naïmi inaugure une nouvelle ère, qui ferait d’Aramco une arme géopolitique puissante pour le pouvoir saoudien. C’est ce que remarquait le Financial Times :

Sous l’autorité de M. Al-Naïmi, il y avait quelques certitudes : l’Arabie saoudite ne politisait pas ses ressources pétrolières et il était entendu que le royaume utilisait une partie de celles-ci comme tampon pour empêcher une escalade des prix [du pétrole] vers des sommets dangereux.

Le vice-prince héritier a déjà indiqué qu’il est à utiliser le pétrole comme un outil politique, laissant entendre que le royaume pourrait facilement augmenter sa production de plus de 11 millions de barils par jour alors que son rival régional, l’Iran, tente de récupérer des parts de marché après des années de sanctions.

Dans les mains de Mohammed Al Saoud, le pétrole saoudien est plus que jamais une arme, orientée vers l’Iran et tous ceux qui contesteraient la supériorité de l’Arabie saoudite sur le pétrole.

A court terme donc, et à moins que la demande – ou la perception de la demande par les marchés – ne progresse très significativement, l’Arabie saoudite pourrait à maintenir les cours du baril autour, voire même sous, les 50 $.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est titulaire d’un DEA d’histoire de l’EPHE et d’un DESS d’ingénierie documentaire de l’INTD. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance.

Un commentaire pour “L’Arabie saoudite laissera-t-elle le pétrole s’envoler ?”

  1. Merci pour cette analyse ! Très agréable à lire. La conclusion demain donc…

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