Pourquoi je n’ai pas peur de l’impact du ralentissement économique chinois sur l’Amérique latine

Rédigé le 7 septembre 2015 par | Pays émergents Imprimer

James McKeigue

Je suis au Pérou depuis un mois maintenant, mais j’aurais tout aussi bien pu être à Beijing. Dans toutes les réunions, le premier thème abordé est la Chine. Ou, plus précisément, les répercussions de l’effondrement de l’économie chinoise sur le Pérou.

Vous avez peut-être l’impression d’entendre beaucoup parler de la Chine, mais pensez-y : la Chine ne représente, par exemple, qu’1% des exportations britanniques, contre 18% pour le Pérou. Donc même si les deux populations se trouvent à 16 000 kilomètres l’une de l’autre, la Chine semble nettement plus proche.

Comme nous le savons, l’Amérique latine, qui fut un géant des matières premières, connaît de grosses difficultés. Les prix chutent, les projets sont au point mort et la croissance ralentit dans l’ensemble de la région.

Un vrai cauchemar, n’est-ce pas ? Et pourtant, après avoir passé quatre semaines à interviewer des PDG péruviens, des ministres du gouvernement et des candidats à la présidentielle, je suis convaincu que les oiseaux de mauvais augure se trompent.

Terreur chez les investisseurs

Le fait que je me trouve au Pérou au moment même où le marché boursier chinois explose est une simple coïncidence. Mais c’est l’endroit idéal pour observer les conséquences de la tempête chinoise sur l’Amérique latine.

Voyez-vous, le Pérou est l’exemple parfait : un boom financé par la Chine qui a permis à l’Amérique latine de connaître une « décennie économique dorée ». La demande de matières premières de la part de la Chine a aidé à soutenir les prix du cuivre, du zinc, de l’or et de la farine de poisson – les premières exportations péruviennes. En réalité, pour la première fois de l’histoire, la Chine a dépassé les Etats-Unis pour devenir le premier partenaire commercial du Pérou.

La même chose est vraie également, à des degrés variables, pour l’ensemble de l’Amérique du Sud. Argent-métal ou soja : si l’Amérique latine en a, la Chine veut en acheter.

L’excellente santé des exportations a permis aux gouvernements d’améliorer leur situation macroéconomique, même si tout le monde n’a pas su saisir ces opportunités (oui, le Venezuela, c’est à vous que je parle).

En parallèle, les flux d’investissement ont été un moteur de croissance économique. Pendant les bonnes périodes, l’Amérique Latine connaissait une croissance de 5% par an – les prévisions pour cette année tournent plutôt autour de 1%.

Rien d’étonnant, alors, à ce que les investisseurs soient terrifiés. Les actions, les obligations, la monnaie – tout est en chute libre. Comme le note Neil Sharing, chef économiste en charge des marchés émergeants chez Capital Economics, un cabinet-conseil londonien, l’indice MSCI Latin America a chuté de 8% (en monnaie locale) par rapport au mois passé. Il n’est pas surprenant que les marchés les plus exposés aux matières premières aient été les plus durement touchés.

Les mêmes troubles agitent en ce moment le marché des devises, et la plupart des monnaies régionales ont chuté d’entre 4 et 5% par rapport au dollar US pour l’instant ce mois-ci. Ce qui, bien entendu, à un effet d’entraînement sur l’ensemble des obligations en dollars. Les pays de l’Amérique latine et les entreprises se sont lourdement endettées en dollar pendant les périodes fastes. Aujourd’hui, les chutes brutales de la valeur de la monnaie rendent ces dettes plus difficiles à rembourser.

Etant donné les articles terrifiants publiés par les journaux, je comprends que les investisseurs opèrent un repli stratégique. Mais je pense que la panique est exagérée.

Une excellente occasion d’acheter

Premièrement, si l’explosion de la Bourse chinoise est nouvelle, le reste ne date pas d’hier mais remonte à des années. Cuivre et compagnie ont commencé à chuter à partir de 2011.

L’une des raisons pour lesquelles j’ai évité toute recommandation d’investissement dans les matières premières « dures » en Amérique latine – je ne vous ai recommandé qu’une seule minière en trois ans – est qu’il était clair que ces records de prix ne pourraient pas se maintenir éternellement. Je ne prétends pas être Madame Soleil : le monde entier parle de la fin du super-cycle des matières premières depuis des années déjà.

Donc une bonne partie de ces mauvaises nouvelles – même la baisse du prix du pétrole – était déjà prise en compte dans les prix, ce qui veut dire que les ventes massives de la fin août sont un peu exagérées.

Deuxièmement, je pense que ces ventes créent des occasions d’achat. L’autre jour, j’ai déjeuné avec un conseiller en négociation sino-péruvien. Il faut noter que le Pérou abrite l’une des plus grandes communautés chinoises en dehors de la Chine –la gastronomie locale en a d’ailleurs largement bénéficié…

Mais je m’éloigne de notre sujet…

Pendant le déjeuner, cet homme d’affaires m’a dit qu’il utilisait ses contacts pour acheter des concessions pétrolières pour des entreprises chinoises. Certaines des plus grandes – comme CNPC – opèrent déjà dans la région, mais beaucoup d’autres ne vont pas tarder à entrer en lice.

« Ne s’inquiètent-ils pas de la chute des cours du pétrole ? », ai-je demandé.

« Pas du tout, » m’a-t-il répondu. « Ils sont ravis : moins de concurrence et des actifs à bas prix. » En bref, peu importe qu’ils gagnent de l’argent aujourd’hui ou dans cinq ans. Ce sont des investisseurs stratégiques qui réfléchissent sur le long terme.

Je ne suis pas sûr que nous puissions tous être aussi patients que des investisseurs stratégiques dans le domaine des ressources nationales. Mais si vous préférez investir à long terme, des reculs tels que celui dont nous avons été témoins en août sont une occasion rêvée.

L’Amérique latine a provoqué elle-même une bonne partie des problèmes auxquels elle est confrontée

Mais je ne vois pas cela simplement en termes d’investissements. Je passe beaucoup de temps à vivre et à travailler en Amérique latine, et je pense que ce choc est une bonne chose également pour le développement de la région. Pendant la « décennie dorée », on parlait beaucoup de diversification de l’économie et de réformes structurelles. Mais les paroles s’envolent, et lorsque l’on vend du métal à des prix record, il est difficile de trouver la motivation nécessaire pour prendre des décisions difficiles.

Oui, la Chine ralentit – mais le fait est que beaucoup des problèmes que rencontre l’Amérique latine sont des problèmes qu’elle a elle-même provoqué. Cela peut sembler négatif, mais c’est en fait une bonne chose : cela implique que ces problèmes peuvent être résolus, quelle que soit la situation de la Chine.

Là encore, le Pérou est un bon exemple. Le pays pourrait compenser une chute des prix des matières premières en effectuant des travaux essentiels au niveau des infrastructures. Réaliser des travaux de base, mais extrêmement importants, améliorer les routes, les systèmes d’irrigation et creuser les ports permettrait de constituer un moteur à court terme pendant la construction tout en améliorant la productivité à long-terme.

J’en ai parlé avec Pedro Pablo Kuczynski, qui sera quasi-certainement candidat à l’élection présidentielle l’an prochain. « Le programme d’infrastructure est embourbé dans des questions d’opposition locale et de bureaucratie. Mais un nouveau président serait en mesure de faire redémarrer le processus. Il existe beaucoup de projets réalisables qui pourraient alimenter rapidement la croissance. »

C’est une opinion partagée par la quasi-totalité des PDG que j’ai interviewés jusque-là. S’ils reconnaissent tous les problèmes de la Chine, ils pensent que ce ralentissement est, pour l’essentiel, infligé à l’Amérique latine par l’Amérique latine. Autre point crucial : ils sont pour la plupart optimistes. Au cours des dernières semaines, j’ai pu voir des plans d’investissements, des accords de partenariats et des stratégies d’expansion. Bref, on investit, on ne fait pas que parler.

L’ambiance, parmi l’élite commerciale et politique, est nettement meilleure que ce à quoi l’on pourrait s’attendre étant donné le chaos qui règne sur les marchés. Comme me l’a dit l’une des personnes que j’ai interviewées : « Nous avons connu la dictature, le terrorisme et les catastrophes naturelles – ça, ce n’est rien ».

Il plaisantait à moitié, mais il a raison sur un point. Par rapport aux cycles précédents d’expansion et de récession, l’Amérique latine s’en sort nettement mieux. Bien sûr, il y a certains pays – oui, le Venezuela, c’est toujours de vous que l’on parle – où la situation semble critique. Mais dans l’ensemble, l’Amérique latine semble avoir tiré suffisamment de ressources de sa « décennie dorée » pour lui permettre d’entamer la décennie suivante sur de bons rails.

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