Amazon, Google ou Uber : les Etats vs. Silicon Valley

Rédigé le 12 juillet 2017 par | Nouvelles technologies Imprimer

Hier, nous avons vu que la technologie n’est pas toujours notre amie. Entre reconnaissance faciale, big data et robots, les menaces sont multiples – même si en partie fantasmées.

La menace ne réside pas simplement dans le développement de ces technologies mais aussi dans les entreprises et les patrons qui les portent.

En quelques années, les patrons de la Silicon Valley ont remplacé, dans l’imaginaire collectif, les grands patrons de l’industrie traditionnelle. Connaissez-vous le patron de General Motors ? Celui de BP ? Ou encore de Goldman Sachs ?

Par contre, vous connaissez certainement Tim Cook (Apple), Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook) ou Elon Musk (Tesla, SpaceX, etc.). Ils sont devenus des personnages très publics et leurs ambitions ne se limitent pas au domaine économique.

Fort de leur influence, les géants de la Silicon Valley se sont emparés d’un rôle politique. L’élection de Donald Trump et son décret anti-immigration a été une occasion de mettre en lumière ce nouveau rôle. Si certains patrons de la Silicon Valley ont fait ouvertement campagne pour Hillary Clinton, ils sont aussi nombreux à se reconnaître libertariens – et à soutenir des projets se définissant comme tels. Je vous avais parlé, dans une précédente Quotidienne, des projets de cité-Etat indépendante et libertarienne soutenus, entre autres, par Peter Thiel, un des fondateurs de PayPal.

Leur influence ne se cantonne pas à la politique. Quand intérêts privés et économiques se mêlent, on assiste ainsi à l’émergence de projets un peu fous, tels que ceux de combattre la mort (pour Google), de tester des traitements non autorisés sur les cellules souches (pour Peter Thiel), de partir à la conquête de Mars (pour Elon Musk), ou encore de connecter le monde entier à Internet (Facebook).

Ces grands projets ont une claire incidence sociale. Ils pourraient redessiner le monde tel que nous le connaissons – et ce ne sont pas que des mots car ces grands groupes ont les moyens techniques et financiers pour leur réalisation.

Nous vivrons peut-être bientôt – et encore plus – dans un monde pensé et forgé par les nouvelles technologies et les grands groupes qui les contrôlent.

La menace change de camp : quand les Etats menacent les « technos »

Cette toute puissance de ces groupes les amènent à franchir d’autres barrières que celles de notre vie privée ou de notre imagination. Elle les conduit aussi à vouloir passer outre certaines lois, et certaines mesures fiscales. Et donc à se heurter directement aux Etats.

Pour ces grands groupes, les Etats sont aujourd’hui une menace. La récente amende infligée par l’Union européenne à Google pour abus de position dominante sur Google Shopping – 2,42 milliards d’euros tout de même, un record – illustre la volonté des Etats de contrer cette domination des GAFA.

« Quand vous êtes face à M. Poutine, face à M. Trump ou face à M. Erdogan, et bien il est temps que l’Europe se ressaisisse, qu’elle défende ses intérêts, qu’elle fasse payer à Google, Amazon et Facebook les impôts qu’elles doivent aux contribuables européens« , vient de déclarer Bruno Le Maire qui essaie d’obtenir une meilleure collaboration européenne contre les grands groupes de la Silicon Valley.

Pour des Etats aux abois financièrement, les grands groupes – vieux routiers de l’allègement fiscal – pourraient être une véritable manne fiscale. L’Italie vient ainsi d’obtenir 306 millions d’euros de Google pour des histoires de bénéfices faits en Italie mais déclarés en Irlande.

La France, quant à elle, examine le cas Google depuis 2012 et lui réclame plus d’un milliard d’euros.

Les Etats ne sont pas les seuls à s’intéresser à l’argent des grands groupes. En début de semaine, 2 000 titres de presse américains annonçaient ainsi une alliance… pour réclamer des comptes aussi bien à Google que Facebook. Ils ont déposé une demande auprès du Congrès pour pouvoir agir de manière collective – ce qui pour l’instant va à l’encontre des lois anti-trust américaines – et négocier une meilleure répartition des retombées financières liées à la consultation d’articles en ligne.

Dura lex, sed lex… même pour la Silicon Valley

Les revendications fiscales sont une des armes des Etats contre les entreprises technologiques. La réglementation en est une autre. Les tergiversations des Etats-Unis à réglementer les usages des drones civils a très clairement ralenti leur déploiement dans les cieux américains.

Même chose pour la voiture autonome. Sans changement réglementaire, vous n’avez que peu de chances de pouvoir embarquer dans une voiture sans chauffeur dans les années qui viennent.

Nous en parlions il y a quelques jours mais il me semble, par exemple, qu’une des principales menaces qui pèse sur Amazon est justement son expansion souvent hégémonique qui risque de se heurter de plein fouet aux lois anti-trust instaurées aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Un risque qui augmente en parallèle du succès d’une entreprise…

Les entreprises technos devancent souvent la réglementation mais, parfois, celle-ci peut les rattraper.

Vous pouvez vous en réjouir ou le déplorer – d’autant plus que les motivations des Etats sont loin d’être toutes dictées par le bien commun ou la protection de votre vie privée – mais, que nous parlions de nouvelles technologies comme les drones, les voitures autonomes, de cryptomonnaies, d’entreprises comme Uber ou AirBnB, de recherche sur les cellules souches ou de commercialisation de nouveaux médicaments, les Etats peuvent imposer des barrières plus ou moins infranchissables, et ruiner une entreprise.

Nous n’avons pas vraiment évoqué le cas, dans ces lignes, des entreprises pharmaceutiques mais elles sont, elles aussi, concernées. Ces derniers mois, l’épidémie d’overdose d’opioïdes a déclenché une réaction assez violente des Etats aux Etats-Unis. Des laboratoires sont poursuivis pour avoir minimisé les risques d’addiction à ces antalgiques, inondant le marché de pilules.

Le 11 juillet dernier, on apprenait ainsi qu’un laboratoire irlandais, Mallinckrodt Pharmaceuticals, acceptait de payer une amende de 35 millions de dollars pour mettre fin aux accusations des autorités américaines. Le laboratoire se voit reprocher d’avoir accepté – sans le signaler à la FDA – de très importantes commandes d’opioïdes de la part de pharmaciens américains, contribuant au développement de l’épidémie d’addiction.

Tout récemment, c’est par le biais des moeurs que l’Etat a mis son nez dans les affaires des grands groupes de la Silicon Valley. La retentissante démission du patron d’Uber, Travis Kalanick, accusé d’avoir tenu des propos sexistes mais aussi d’avoir laissé s’instaurer un esprit d’entreprise du même genre, n’est que la pointe immergée de l’iceberg. Ces derniers jours, des dizaines de témoignages de femmes sont venus documenter ces dérives dans le secteur techno. Et évidemment, Uber est loin d’être la seule entreprise concernée.

Gardez bien en tête ce risque quand vous investissez dans une valeur technologique ou une biotech. D’autant que les Etats semblent particulièrement remontés, en ce moment, contre certaines valeurs technos.

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Cécile Chevré
Cécile Chevré
Rédactrice en Chef de La Quotidienne Pro

Cécile Chevré est journaliste depuis une dizaine d’années. Elle s’intéresse à tous les secteurs de l’économie qui sont en mouvement, des nouvelles technologies aux matières premières en passant par les biotech. Elle rédige chaque jour la Quotidienne de la Croissance, un éclairage lucide et concis sur tous les domaines de la finance, ainsi que les Marchés en 5 Minutes.

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