Choc pétrolier, un embargo peut en cacher un autre

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Que vous soyez un auditeur attentif, un téléspectateur régulier, ou un lecteur assidu des actualités, vous avez probablement été submergé ce mois-ci par la commémoration du choc pétrolier de 1973.

Le 16 octobre 1973, à Koweit, les pays de l’OPEP, l’organisation des pays exportateurs de pétrole, décide un relèvement de 70% des prix de vente du pétrole. Le 17 octobre, ils joignent à cette mesure un embargo sur les amis d’Israël, au premier rang desquels les Etats-Unis et les Pays-Bas. Enfin en décembre, un deuxième relèvement des prix est décidé, amenant le prix du baril à quadrupler sur l’ensemble de l’année.

Entre retour sur la guerre du Kipour, la faillite du port pétrolier du Havre, ou le début de la crise économique dont il semble que nous ne soyons toujours pas sortis, l’embargo pétrolier de l’OPEP il y 40 ans a laissé des cicatrices profondes dans notre économie. Pourtant aujourd’hui son héritage commence à poser problème. Le risque n’est plus dans une prise du pouvoir des pétroliers arabes, mais au contraire d’un excès de pétrole dans le monde. Petite explication.

La guerre du raffinage a déjà commencé
A l’époque, l’embargo de l’OPEP et la hausse des prix firent le bonheur des producteurs de pétrole américains. La hausse du baril leur permettait de gonfler leur bénéfice et leur permettait d’explorer des champs pétroliers plus complexes.

Mais cet embargo a eu une deuxième conséquence moins connue : l’embargo sur les exportations de brut américain. A partir de 1975, Washington a interdit l’exportation de brut. Par sécurité, le pays conservait pour lui ses propres réserves. Au passage, les raffineurs exultèrent, puisqu’ils étaient désormais les seuls à pouvoir exporter sous une forme transformée le pétrole texan. Pourtant aujourd’hui, cet embargo est devenu un problème pour l’industrie américaine du pétrole.

Il n’y a pas si longtemps, les Etats-Unis étaient le premier importateur de pétrole au monde. Dépassé par la Chine dans les années 2000, Washington risque de laisser échapper sa deuxième place dans les années à venir. La raison est simple, la montée en puissance de la production de pétrole de schiste est en train de rentrer en concurrence avec le pétrole importé. Actuellement autour de 6,2 millions de barils jour, les importations devraient être quasi nulles d’ici la fin de la décennie.

Logiquement, les raffineurs devraient être les premiers bénéficiaires de cette tendance, car les volumes à exporter devraient croître à mesure de la production américaine. La logique n’est toutefois pas si simple. La montée en puissance du pétrole de schiste va entrer en concurrence avec le pétrole importé, dans un premier temps en provenance d’Afrique. Alors que les raffineurs vont transformer leur appareil de production pour raffiner davantage de pétrole de schiste, ils vont devoir trouver de nouveaux marchés où exporter ces volumes excédentaires. La guerre des produits pétroliers a déjà commencé.

Réaction en chaîne dans le raffinage
Les raffineurs de la côte est des Etats-Unis ont déjà commencé à exporter leurs produits pétroliers sur les marchés, qui, il n’y a pas si longtemps approvisionnaient en essence les automobilistes américains. C’est le cas de l’Europe, où l’on aperçoit de plus en plus de tanker US transportant de l’essence dans le port de Rotterdam. “Les Etats-Unis sont devenus un exportateur majeur” clamait récemment Ian Taylor, directeur exécutif de Vitol, un des plus grand trader de matières premières. Et ce au plus grand dam des raffineurs européens qui vendaient jusqu’à récemment leur production sur le marché américains.

En représailles, les raffineurs européens ont essayé de se tourner vers d’autres marchés. L’Asie est ainsi devenue une de leur cible. Or l’Asie est déjà courtisée par d’autres raffineurs, issus du Moyen-Orient. En réponse à la concurrence européenne d’ailleurs, les raffineurs du Moyen-Orient ont baissé drastiquement leur prix. Ainsi la Kuwait Petroleum vient tout juste de réduire ses prix de vente de naphta (produit de base dans la composition d’essence). L’Arabie Saoudite devrait aussi réagir, alors que Ryad s’est doté d’un appareil de raffinage hyper moderne.

Comme le résume Jonathan Leitch, analyste chez Wood Mackenzie, “alors que plus en plus de raffineurs américains entrent dans le marché, les autres raffineurs doivent travailler de plus en plus dur pour écouler leur production en surplus”. L’Agence Internationale de l’Energie a pronostiqué une accélération du commerce de produits pétroliers aux dépens de celui de pétrole.

Qui sortira gagnant ?
Au jeu de la recomposition des équilibres, les Européens risquent de se retrouver perdants. De plus, dans les années à venir, ils devront compter également avec la montée en puissance des raffineurs indiens, comme Reliance et Essar.

L’arrivée conjointe de la concurrence indienne et américaine va porter un coup sévère à l’industrie européenne. La faillite de Petroplus n’a été que le prodrome d’une crise plus grave à venir. Comme l’explique Amrita Sen d’Energy Aspects basé à Londres, “l’Europe est comme une passoire. Tout le monde y déverse ses productions en trop”.

Pour revenir au cas américain, le choix d’exporter ou non du pétrole sera décisif. Dans le premier cas, les producteurs de pétrole de schiste pourront exporter le pétrole excédentaire et accroître leurs volumes tout en vendant un pétrole plus cher. Le marché américain, représenté par le contrat WTI de la Bourse de New York, ne souffrirait pas d’un excès de production, et resterait ainsi élevé. Dans le cas inverse, le prix du WTI risque dans les années à venir de baisser régulièrement, à mesure que la production de pétrole de schiste va augmenter. Les raffineurs continueront alors de profiter d’une hausse de leurs activités.

Mon conseil
Comme la dette, le pétrole US est avant tout un produit politique. Le poids des lobbies, la vigilance des automobilistes ou encore la dépendance au Moyen-Orient, sont autant de facteurs qui font du pétrole une matière politique.

Il est peu probable que Washington lève son embargo. Les raffineurs comme Gunvor ou le trader Vitol, qui se sont lancés dans le trading de produits pétroliers, seront rassurés. Toutefois revenir sur les raffineurs, dont les titres ont explosé depuis 2012 avec la stagnation du WTI, est encore risqué. Les prix du WTI ont repris de la vigueur ces derniers mois alors que la reprise aux Etats Unis et la poursuite du QE3 ont accru la demande. Résultat : avec un prix de leur matière première en hausse, ces titres souffrent. Je vous recommande de revenir sur ces valeurs, comme Phillips 66 (PSX : NYSE) ou Alon Energy Parteners (ALDW : NYSE) quand les prix du WTI seront repassé sous les 100$.

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Florent Detroy

Florent Detroy est journaliste économique, diplômé de Science Po Grenoble.

Spécialiste des matières premières et des pays émergents. Florent Detroy a en particulier une connaissance approfondie de l'ensemble de la chaîne industrielle des matières premières – des pays producteurs aux marchés de consommation.

Pour comprendre les ressorts des marchés, il n'hésite pas à se rendre dans les confortables bureaux londoniens des négociants en commodities comme dans les plaines inhospitalières d'Asie Centrale ou dans les nouvelles mégalopoles asiatiques.

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